"Banques qui pillent ", plaidoyer pour une banque publique

Philippe Galloy Publié le - Mis à jour le

Entreprise

Non, ce n’est pas un livre de plus sur la crise financière. "Banques qui pillent, banques qui pleurent", dont nous publions ci-après les bonnes feuilles, est une analyse sans concession de l’évolution - "la dérive", dirait l’auteur, Marco Van Hees - du secteur financier belge. Ce bouquin n’épargne personne. Patrons, politiciens, économistes, journalistes: tous ont droit à la critique acide de ce spécialiste de la fiscalité belge, journaliste à ses heures. Certes, son œuvre débouche sur une thèse, à savoir la nécessité de (re)créer une banque publique en Belgique - mais elle a le mérite de poser de bonnes questions, d’insister sur des anomalies et de pointer des incohérences dans la gestion non seulement de la crise financière mais aussi du monde financier belge.

Pour un livre qui plaide pour l’introduction d’un acteur public dans le monde bancaire, quoi de plus normal que de commencer par une charge contre la vague de privatisation qu’a connue ce secteur dans les années 90? Marco Van Hees y attaque d’emblée sa cible favorite, le comte Maurice Lippens, qui, écrit-il, "doit être le capitaliste belge qui aura été le plus associé aux privatisations", eu égard aux dossiers CGER, RTT et Sabena.

L’auteur rappelle qu’au moment où le gouvernement belge cherchait à introduire en Bourse 25 % du capital de la CGER (alors que Fortis en détenait déjà 49,9 %), M. Lippens avait déclaré: "L’Etat risque de perdre de l’argent s’il privilégie la mise en Bourse plutôt que de vendre ce paquet à Fortis." La plume ironique de Marco Van Hees ne loupe pas le comte: "Car bien sûr, fidèle au désintéressement légendaire de la famille Lippens, l’homme ne se soucie que d’une unique chose: la bonne tenue des finances publiques."

L’ex-président de Fortis fait encore les frais de cette ironie un peu plus loin, quand le livre évoque les 300 établissements que la banque détient dans les meilleures places "offshore" de la planète: "On se souviendra que le président fondateur du groupe Fortis, le comte Maurice Lippens, avait eu l’insigne honneur de rédiger le code de bonne gouvernance des entreprises. En le lisant très attentivement, on y découvrira peut-être que la création de filiales dans des paradis fiscaux appartient aux préceptes de la bonne gouvernance "

Pour Marco Van Hees, Fortis et les autres grandes banques "pillent" la Belgique depuis plusieurs années, en "cambriolant" leurs clients, le personnel bancaire ainsi que l’Etat! A propos des premiers, l’auteur souligne que "s’il est dit que le client est roi, les banquiers doivent être des républicains convaincus". Et de détailler l’exclusion des clients non rentables, les violations légales en matière de garantie locative ou encore de taux de comptes courants en négatif, les frais des comptes bancaires, etc.

A propos de l’emploi dans les banques, M. Van Hees produit plusieurs témoignages intéressants émanant du personnel bancaire. "J’avais sans cesse le chef sur le dos: je devais vendre, vendre, vendre", lui confie une banquière. "Je n’avais quasiment pas le temps d’aller aux toilettes. Peu importe, me disait le gérant, il pourrait y avoir une file jusque de l’autre côté du trottoir, tu dois vendre." L’auteur souligne que les statistiques sur le stress et les dépressions du personnel sont en hausse d’année en année et conclut: "Entre la bourse et la vie, les banquiers ont clairement choisi."

Syndicaliste, Marco Van Hees est aussi un redoutable fiscaliste, ce qui lui permet de produire une analyse pointue de divers mécanismes fiscaux dont les banques profitent ou ont profité. QFIE (quotité forfaitaire d’impôt étranger), fraudes fiscales, secret bancaire, intérêts notionnels: il dénonce des pratiques qui ont pour seul but, dit-il, de satisfaire l’appétit des actionnaires. Un calcul rapide mais instructif permet à l’auteur de révéler que les quatre plus grandes banques belges ont subi, en 2006, un taux d’imposition moyen de 6,87 % sur un bénéfice de 7,1 milliards d’euros. "Voici le quarté dans l’ordre: Fortis Banque (3,02 %), Dexia Banque Belgique (4,96 %), ING Belgique (7,28 %), KBC Bank (15,78 %). Pour l’ensemble du secteur bancaire belge, le taux d’imposition moyen est de 15,96 % en 2006 et de 10,39 % en 2007."

Au passage, il égratigne les politiques de tous bords: Philippe Maystadt, coupable à ses yeux de "contre-vérités" à propos des fraudes de la KB, Didier Reynders, le "ministre des banquiers", Elio Di Rupo, "maître en matière de privatisation", Ecolo, qui "même dans l’opposition, n’a pas revendiqué une banque publique, réservant sa critique à des points secondaires".

Bien sûr, ça chauffe aussi pour les banques et singulièrement pour Fortis. Son raid sur ABN Amro, "c’est l’histoire d’une grenouille qui décide d’avaler un bœuf. Pas un bœuf entier, certes, mais ses plus gros morceaux. Et une viande particulièrement coriace puisque le bœuf affiche alors l’âge respectable de 183 ans. Le même âge que la grenouille d’ailleurs [ ]. Cette acquisition est surprenante dès lors que Jean-Paul Votron, le CEO de Fortis, avait exprimé l’ambition de réaliser, pour 2009, 30 % du bénéfice hors Benelux. Soit il était un très mauvais élève en géographie, soit son appétit lui a fait perdre la raison "

Marco Van Hees termine en évoquant les dix avantages d’une "Fritibanque", allusion à la banque publique néo-zélandaise appelée "Kiwibank". Après la critique acide et moqueuse, c’est donc un plaidoyer vigoureux pour un modèle que l’actuel ministre des Finances combat depuis toujours par cette phrase: "L’Etat n’a pas vocation à rester indéfiniment dans le capital d’une banque". "Ces propos, dit le livre, auraient fait la fortune de Didier Reynders s’il avait exigé des droits d’auteur. Plutôt qu’une fastidieuse et ennuyeuse démonstration, le ministre des Finances justifie son choix par cette formule choc qui sera abondamment répétée par les partisans de l’adossement."

Pourtant, souligne M.Van Hees, "de sa création en 1865 juqu’en 1998, soit pendant 133 ans, la CGER a fonctionné sans la moindre intervention de l’Etat, si ce n’est la mise de départ, remboursée ensuite. Par contre, dès qu’elle passe sous le label Fortis, il lui faut à peine 10 ans, de 1998 à 2008, pour devoir faire appel à l’assistance publique sous peine d’être déclarée en faillite "

On le voit, avec "Banques qui pillent, banques qui pleurent", il y a matière à réflexion.

Philippe Galloy