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CHRONIQUE

FRÉDÉRIC DOCQUIER

ET HILLEL RAPOPORT (*)

Le terme «fuite des cerveaux» est aujourd'hui utilisé au sens large pour désigner les mouvements d'individus hautement éduqués (titulaires d'un diplôme universitaire ou équivalent) entre pays. Au cours des années 1970, chacun tenait pour acquis que l'émigration de travailleurs hautement qualifiés était néfaste pour les pays d'origine - ce qui, après tout, paraît relever du bon sens. Plusieurs économistes prestigieux, tels Bhagwati ou Hamada, étaient parties prenantes dans ce consensus. Un débat allait naître sur l'opportunité d'introduire des mécanismes de transferts compensatoires en faveur des pays d'origine, par exemple à travers l'instauration d'une «taxe sur les cerveaux» devant être redistribuée internationalement.

Depuis lors, le phénomène de fuite des cerveaux a connu une nette intensification. En 1975, les Nations unies estimaient que le nombre total de travailleurs hautement qualifiés ayant émigré des pays du Sud vers ceux du Nord s'élevait à environ 300000 personnes pour la période 1961-72. Moins d'une génération plus tard, le recensement américain de 1990 révélait que plus de deux millions et demi d'immigrants hautement qualifiés (étudiants exclus) originaires des pays en développement résidaient aux Etats-Unis. Cette forte augmentation, qui traduit le phénomène de globalisation de l'économie mondiale, a été favorisée par l'introduction de politiques d'immigration sélective favorisant l'entrée de travailleurs qualifiés dans certains pays de l'OCDE tels que les Etats-Unis, l'Australie ou le Canada.

S'articulant sur la littérature des années 1970, les analyses récentes mettent en évidence une série d'effets potentiellement favorables de la fuite des cerveaux pour les pays d'origine. Pensons aux migrations retour après acquisition de nouvelles qualifications à l'étranger ou aux envois de fonds des travailleurs migrants. Cependant, les données d'enquêtes sur les ménages montrent que les transferts réalisés par les migrants éduqués ne sont pas nécessairement plus élevés que ceux réalisés par les migrants non éduqués, ce qui tend à relativiser l'importance de cet effet. Un autre canal par lequel la fuite des cerveaux affecte positivement les pays d'origine concerne la création de réseaux commerciaux et de réseaux d'affaires. Toutefois, son rôle économique apparaît encore trop limité pour modifier sensiblement la vision extrêmement négative de la fuite des cerveaux qui a prévalu jusqu'ici.

Un autre effet mérite d'être mis en exergue, l'effet d'incitation. Les nouvelles théories de la croissance accréditent l'idée que toute réduction du stock de capital humain d'un pays est économiquement préjudiciable. Conjointement, il est acquis qu'en présence de différentiels de salaires élevés entre pays, comme c'est le cas entre pays en développement et pays développés, les perspectives de migration sont susceptibles d'accroître les incitations à s'éduquer des résidents des pays pauvres. La superposition de ces deux idées a donné lieu à une nouvelle analyse selon laquelle la fuite des cerveaux peut, in fine, s'avérer favorable.

Considérons un exemple stylisé. Supposons que la prime de salaire annuel espérée pour un diplômé du supérieur soit de 5000 dollars dans le pays d'origine et de 30000 dollars aux Etats-Unis. Dans ce cas, même une probabilité relativement faible d'émigration vers les Etats-Unis (disons 20 pc) a un effet considérable sur le rendement espéré du capital humain (dans notre exemple, celui-ci est exactement doublé) et, en conséquence, est susceptible d'accroître de manière significative le nombre de ceux qui s'engagent dans les études supérieures.. ä

© La Libre Belgique 2003