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ENTRETIEN

La Coupe du monde de football est, à l'instar d'autres événements sportifs d'envergure comme les Jeux olympiques, l'occasion de s'intéresser aux travailleurs qui, au fin fond de leur usine du bout du monde, fabriquent les vêtements et les accessoires arborés par les stars du ballon rond et les autres. Test-Achats a mené l'enquête du côté du ballon. La campagne «Vêtements propres» (qui rassemble syndicats, ONG, organisations de jeunes, de femmes et de consommateurs) dénonce également et régulièrement les conditions de travail en vigueur chez les sous-traitants des grandes marques. Le point avec Carole Crabbé, la coordinatrice de la campagne «Vêtements propres» active depuis dix ans en Belgique.

Dans quel contexte joue-t-on?

Depuis une dizaine d'années et en particulier dans le secteur des équipements de sport, les différentes marques se sont dotées de leur propre code de conduite, et en priorité Nike, Adidas et Reebok qui étaient le plus ciblées par les campagnes de Vêtements propres en Europe et aux Etats-Unis dénonçant les conditions de travail chez les sous-traitants. Et, développement intéressant, les leaders du sport ont également ces dernières années entrepris d'harmoniser les critères concernant les droits des travailleurs inclus dans les codes et commencé à collaborer, dans le cadre du contrôle du respect de ces critères, non plus seulement avec des sociétés d'audit commerciales qu'ils payent bien cher pour contrôler les usines, mais aussi avec des initiatives multipartites de vérification auxquelles contribuent des syndicats et des ONG. Il y a donc un dialogue qui s'est enclenché entre les grandes marques et certains syndicats et ONG.

Que retrouve-t-on dans ces codes de conduite?

Dans les meilleurs, à peu près l'ensemble des conventions fondamentales de l'Organisation internationale du travail. A savoir l'interdiction du travail des enfants, des discriminations entre travailleurs et du travail forcé, et des questions relatives à la liberté syndicale. Certains codes font de celle-ci un droit absolu, d'autres la font dépendre des pratiques et lois locales, ce qui, en Chine par exemple, rend les choses plus compliquées. Sans compter le droit de négociation collective.

Il faut y ajouter des indications sur le salaire, certains codes parlant de salaire minimum légal, d'autres, peu nombreux, de vital. Et aussi sur les conditions de sécurité et d'hygiène dans les usines, la durée du temps de travail quand les pratiques d'achat liées au «just in time» et à la quasi absence de stocks impliquent des commandes qui sont de plus en plus réduites et qui doivent être produites en un laps de temps de plus en plus court. Enfin, le dernier critère, évident: le travailleur doit disposer d'une copie écrite de son contrat de travail, ce qui implique qu'il y ait un contrat...

Qui est le gagnant au niveau des équipementiers?

Est sur la bonne voie, celle d'un code de conduite sérieux et d'une vérification multipartite, le trio de tête constitué de Nike, Reebok et Adidas. On peut aujourd'hui y ajouter Puma et, dans une moindre mesure, Asics et Umbro qui ont bougé suite à notre interpellation à l'occasion des JO d'Athènes en 2004. Par contre, beaucoup d'autres comme Kappa, Lotto, Fila, Mizumo, etc., n'ont de codes de conduite que pour la frime. Ni sérieux ni mis en oeuvre.

Avec Oxfam, comment faites-vous bouger les choses à l'occasion de la Coupe du monde?

Nous interpellons Fila, la bête noire aujourd'hui. En 2004, Fila nous a fait des promesses extravagantes. Comme de ne s'engager à se fournir que dans des usines où il y avait une liberté d'association des travailleurs. Or c'est très difficile d'évaluer si cette liberté existe, de trouver des fournisseurs qui s'engagent sur ce plan-là. Des promesses en l'air. Depuis, nous l'avons questionné sur plusieurs cas dont celui d'une usine en Indonésie, fermée depuis plus d'un an et dont les travailleurs n'ont toujours pas obtenu le paiement des indemnités légales et des salaires de retard. Nous remettons donc une couche à l'occasion du Mondial de foot. Ceci dit, Adidas est aussi interpellé par rapport à la situation chez un de ses fournisseurs en Indonésie, à Panarub, où sont intervenus des licenciements de travailleurs qui ont tenté d'organiser un syndicat. Adidas ne bouge pas malgré son code de conduite.

Comment peut-on être sûr qu'un contrôle s'exerce, un contrôle fiable?

Nike, Adidas, Reebok, Puma, etc., adhèrent à une initiative multipartite, la Fair Labour Association, une structure américaine qui organise une vérification. Qui ne dépend pas directement des marques. Mais l'investissement des marques doit également se traduire en termes de modification des pratiques d'achat. Dans ce cadre-là, on note la multiplication de la publication des listes de fournisseurs par les grandes marques. Nike a démarré il y a un an. Gap a suivi. Ce qui montre un souci de plus de transparence dans les filières d'approvisionnement. Cela permet d'avancer sur des questions liées aux pratiques de commerce des marques.

Le combat d'aujourd'hui et de demain?

Absolument. Ce qui compte surtout, au-delà d'un code de conduite et d'une vérification, c'est bien de passer à une réelle influence de cet engagement des marques sur la façon dont elles établissent leurs relations avec leurs fournisseurs. Donc le prix qu'elles payent, les délais exigés, la façon dont elles passent les commandes, le pays où elles décident de s'installer, etc.

Et le consommateur, que doit-il acheter finalement?

Il n'y a pas d'alternative actuellement. On peut toujours préférer ceux qui en font le plus et, de toute façon, interpeller quand on achète ou sur le site (1).

Webwww.vetementspropres.be.

© La Libre Belgique 2006