Citoyenneté vigilante

PAR SYLVIE WATTIER (*) Publié le - Mis à jour le

Entreprise / Emploi

CHRONIQUE

Depuis le siècle des Lumières, l'histoire balance entre deux utopies. La première est économique, c'est la religion du marché; la seconde est politique, c'est la religion de l'Etat dominant. L'une et l'autre ont démontré que comme dans tout, l'excès est nuisible, et qu'il vaut mieux ` un peu des deux´ pour assurer une stabilité relative.

L'histoire est riche de ces exemples d'excès : du tout au politique au tout à l'économie. De l'un à l'autre, des changements brutaux se sont produits, parfois voulus, souvent subis.

Il y a moins de 200 ans, l'entreprise libérale et coloniale s'est construite dans l'idée d'un marché tout puissant. Une ` main invisible´ sortant d'un chapeau un équilibre de plein emploi !

Lorsque l'illusion a fait place à la misère, elle a réveillé l'idée politique. De 1789 à 1917, de Paris à Moscou, le vent a soufflé sur les idées libertaires, parfois en tornade. L'éveil de la conscience citoyenne a mené les plus chanceux vers la démocratie parlementaire, mais bien d'autres sont tombés dans le totalitarisme des idées, comme on tombe dans la maladie.

La Seconde Guerre mondiale a mis fin à certaines dictatures. D'autres lui ont résisté; elle les a enfermées derrière un Mur. D'un côté, beaucoup de marché et plus ou moins d'Etat. De l'autre, beaucoup d'Etat et pas de marché. Du milieu des années'40 à la fin des années'80, ces deux pôles se sont livré une guerre froide, dans ` un monde plein de menaces mais en définitive sans risque´, d'après la formule d'Alain Minc.

En 1989, le Mur est tombé. L'un des adversaires est mort d'épuisement. Le désastre du socialisme réel a balayé le rêve du tout politique. L'idée chère aux premiers économistes classiques est réapparue : celle du marché rédempteur qui entraînerait à sa suite la création des institutions démocratiques et la pacification des peuples. Un marché qui transforme la Chine en un partenaire économique acceptable alors que les droits de l'homme y sont encore largement bafoués. Un marché autorégulateur qui n'a pas besoin de Parlement et qui gère ses conflits au travers d'institutions internationales dirigées par des technocrates.

Deux tours s'écroulent en 2001 et nous rappellent, au moins un instant, que l'économie ne peut remplir tous les rêves humains, et que le marché n'est pas suffisant pour unifier les peuples, juguler les passions ou harmoniser les religions et les cultures.

Doit-on voir dans ce raccourci, un peu simpliste, des relents de déterminisme historique? Entre deux maux les consciences balancent, impuissantes? A y regarder d'un peu plus près, on ne peut s'empêcher de penser qu'une meilleure connaissance de l'histoire et moins d'égoïsme à court terme auraient permis de faire barrage au nazisme ou au capitalisme sauvage. ` Celui qui ne connaît pas l'histoire ne peut que la subir´, a écrit Sartre.

N'est-ce pas là l'erreur de la mondialisation actuelle? N'avoir rien retenu des excès du libéralisme d'hier. N'en avoir gardé que les idées simples : tout au marché, tout à l'entreprise. Pas plus aujourd'hui qu'hier, l'octroi de la propriété des gains de productivité aux seuls détenteurs du capital financier ne semble assurer le bien-être universel. Robert Salmon, ex-vice-président du groupe L'Oréal, constate, dans `21 défis pour le 21e siècle´, que 407 familles pèsent en 2002 autant que 3 milliards d'habitants. Tout au plus, ce capitalisme assure-t-il une abondance momentanée aux actionnaires qui ne sont pas encore victimes de la bulle spéculative.

La ` nouvelle´ misère doit-elle autoriser le retour du tout au politique, avec ses risques connus de dérive totalitaire? L'histoire nous l'enseigne bien, par l'absurde: le seul espoir est un équilibre entre forces économiques et forces sociales. ` Il ne faut pas condamner l'économie mais il faut l'empêcher de nous faire croire qu'elle est la solution unique à tous les malheurs du monde´, dixit Pascal Bruckner, auteur de `La Misère de la Prospérité´.

Mais comment lutter aujourd'hui contre les dérives démagogiques?

La réponse n'est pas facilitée par l'attitude du monde politique occidental qui semble définitivement soumis à la cause du marché. Le premier tour de la campagne électorale en France nous en a fourni un triste exemple. Aucun candidat n'a remis fondamentalement en cause les bases du modèle économique actuel. Ils ont tous défendu les mêmes recettes : la baisse des impôts, la création de l'emploi, l'équilibre des comptes de l'Etat. Un triangle magique, qui doit satisfaire tout le monde et surtout le marché ! Résultat: des électeurs ` égarés ´, saoulés de discours apparemment sans message.

Toutefois, à lire entre les lignes, des différences apparaissent au niveau des thèses avancées. Pour lutter contre l'insécurité, haute préoccupation de nos sociétés riches, Chirac a défendu le principe de la tolérance zéro; Jospin a privilégié la lutte contre le chômage. A droite, les forces du capital. A gauche, les forces sociales. Mises en oeuvre par des démocrates, ces thèses finissent par s'équilibrer. Exploitées à l'extrême pour flatter l'égoïsme des populations, elles ont toujours été source de violence et d'obscurantisme.

Alors, à ceux qui, en France comme ailleurs, trouvent les démocrates ennuyeux, il est temps de rappeler les conséquences des dérives extrémistes. Se détourner des urnes par déprime ou prendre les armes par désespoir, c'est abandonner son destin au plus fort. La démocratie reste le seul espoir d'un règlement pacifique et plus ou moins durable des conflits entre forces du capital et forces sociales.

Pour les plus jeunes dont la mémoire n'a pas connu la guerre et qui ne connaissent pas d'autre modèle que celui de la mondialisation libérale, il n'est pas facile non plus d'éviter les dérives, de reconnaître les mauvaises pistes. Plutôt que de leur apprendre à servir aveuglément le marché, apprenons-leur les leçons de l'histoire et de l'économie politique. Aidons-les à reconnaître les idées démagogiques et à s'engager sur le chemin d'une citoyenneté vigilante.

(*) Chargée de cours en licence en sciences commerciales en alternance à l'Institut supérieur de commerce Saint-Louis.

© La Libre Belgique 2002

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