Entreprise Récit

Depuis des années, N.C. dirige une agence bancaire. Le métier de banquier, il ne connaît que ça. Quand il en parle, on ne l’arrête pas. Mais cette fois-ci, il veut garder l’anonymat. Ce qu’il a à dire n’est pas toujours flatteur pour les grands pontes de la finance. Le visage un peu fatigué, il vit cette période de (post ?) crise avec quelques rancœurs. "Le métier est stressant; il devient très difficile" , lâche-t-il. Très difficile, car les clients sont "d’une exigence inimaginable" . Echaudés, ils épluchent tout, la tarification, les frais, les coûts, la nature du produit. Plus question de leur vendre n’importe quoi comme avant. Heureusement, les grands patrons ont visiblement compris le message. "Aujourd’hui, les produits sont plus sûrs : on fait attention à qui on vend et ce qu’on vend" , ajoute-t-il. " On ne voit plus une série d’excès apparus dans les années 2003-2007" , confirme un dirigeant d’une société financière. Et par excès, il pense notamment au produit d’assurance "First" (vendu par Ethias) dont les rendements élevés cachaient des placements à haut risque et surtout poussaient les autres institutions financières elles aussi à lancer des produits soi-disant attrayants.

L’offre est donc devenue plus raisonnable. A défaut d’être alléchante. Difficile de trouver des taux supérieurs à 2 % sur les livrets d’épargne. Pour appâter le chaland, les banquiers ont dû trouver autre chose. Ils ont compris qu’il était peut-être temps de refaire de l’agence un lieu plus convivial où on peut faire du business et donc consacrer du temps au client. "On a toujours considéré le réseau comme un coût. Maintenant on se rend compte que c’est une recette puisque c’est de là que vient le financement", explique N.C. En clair, on débloque les millions pour aménager et moderniser certaines agences. "Il y a une reprise en main du réseau. On est plus suivi, plus dirigé, plus orienté. Il n’y a plus la moindre liberté d’action" , poursuit N.C. Qui y voit une évolution plutôt positive. Ce qui est moins positif, c’est que cela n’a rien de très original. C’est même tout ce qu’il y a de plus banal. Toutes les banques se sont rappelées, avec l’aide des omniprésents consultants, de l’utilité du réseau. Et elles tiennent toutes le même discours. "Personne n’invente rien" , soupire N.C. Qui en profite pour lancer une petite pique sur ces consultants qui s’épient, se copient les uns les autres et font payer très cher leurs services.

Alors pourquoi aller à telle banque plutôt qu’à telle autre ? "La seule manière de se démarquer réside dans la qualité des collaborateurs" , répond N.C. Et là, on se heurte à un obstacle de taille. Trouver des jeunes qui veulent travailler dans le réseau n’est pas une sinécure, surtout depuis la crise qui a fortement abîmé l’image du monde bancaire. Pourtant, les salaires offerts ne sont pas si bas que cela (3 500 euros à 4 000 euros bruts, plus différentes primes ou remboursements) pour des personnes qui ont un diplôme de post-graduat.

Si la crise a changé la vie dans les agences, elle a aussi provoqué quelques secousses dans les quartiers généraux. On y fait plus que jamais du cost-cutting. Certaines banques, comme ING, ont poussé la logique très loin au point d’obliger certains de leurs clients à aller vers des gestions automatisées. "Ce qui nous rend fou de rage" , nous raconte un médecin désireux de monter une petite affaire. Il y a aussi la pression du marché qui joue. Cela se ressent au niveau de l’activité de crédit. Les grandes banques du pays ont toutes adopté la même tactique : elles conditionnent leurs crédits à d’autres services (introduction en Bourse, gestion patrimoniale, etc.). " Si vous travaillez avec cette société pour l’entrée en Bourse, on coupe toutes vos lignes de crédit" , a entendu dire un client d’une des trois grandes banques du pays. Certes, les banquiers sont prêts à faire un peu plus de crédits aujourd’hui qu’il y a un an quand la crise battait son plein. Mais ils restent prudents. "On a plutôt tendance à regarder les dossiers de manière conservatrice. Pour les crédits immobiliers, on applique les normes de manière plus stricte. Il y a eu des provisions significatives en 2009; cela vaccine" , avoue un haut cadre. Et puis, il y a un autre problème : c’est le manque de demande. "Il n’y a pas beaucoup de projets" , reconnaît-il. Alors quand une PME d’une taille attractive se présente, ils sont tous là. A l’affût avec des conditions un peu plus souples. Car il y a aussi ce mot d’ordre qui vient d’en haut, en particulier dans une institution comme BNP Paribas. Il faut faire du business, il faut récupérer les clients perdus en pleine tempête. Il faut relancer la machine pour qu’elle dégage des bénéfices. Il faut tourner la page.