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Les économistes allemands, en grande majorité néolibéraux, sont en colère : ils rejettent les accusations de Paul Krugman, prix Nobel de l’Economie américaine, qui reproche au gouvernement Merkel de "piétiner la souveraineté grecque et d’empêcher une reprise économique du pays" .

"Krugman défend des positions paléo-keynésiennes primaires" , a lancé Lars Feld, membre du "conseil des sages", le cénacle de cinq professeurs d’économies chargés d’analyser la situation conjoncturelle pour le gouvernement. Il voit dans les critiques de Krugman "un moyen de vanter ses éditos dans le "New York Times" et sa personne" .

Christoph Schmidt, président du "conseil des sages" et de l’institut économique RWI d’Essen, s’en prend lui aussi à Krugman et à Josef Stiglitz, autre prix Nobel de l’Economie US, qui critique Berlin, mais plus modérément. "On peut se demander si les deux ont compris comment fonctionne l’Europe , dit-il. Nous sommes des Etats autonomes, qui se sont donnés des règles communautaires fermes. Nier cela et ignorer le long terme, c’est intolérant et borné."

Un "putsch" allemand

Le président du fameux institut Ifo, Hans-Werner Sinn, l’économiste néolibéral le plus influent du pays, trouve que les thèses keynésiennes de Krugman sont "malvenues" et qu’il est impoli. C’est que les professeurs allemands en veulent surtout à Krugman d’avoir soutenu le hashtag #ThisIsACoup, dans lequel des supporters de la Grèce prétendaient qu’au sommet de Bruxelles l’Allemagne et autres partisans de la ligne dure avaient préparé un "putsch". Les hashtags #StopBuyingGerman et #BoykottGermany ont irrité les milieux d’affaires. "Nous prenons cela au sérieux, mais il n’y a pas lieu de paniquer" , a déclaré Volker Freier (chambres d’industrie et de commerce DIHK).

Concernant la Grèce, les économistes allemands disent que le pays ne pourra se remettre que s’il redevient compétitif. "Les marchés ne sont pas encore assez ouverts à la concurrence et sans concurrence les investisseurs étrangers ne reviendront pas" , estime Michael Hüther, directeur de l’institut patronal IW de Cologne. Clemens Fuest, président de l’institut ZEW de Mannheim, est convaincu qu’un programme de réformes, qui ne convainc ni le gouvernement grec ni la population, ne devrait "normalement" pas fonctionner.

Parmi les cinq signataires de l’appel de Thomas Piketty à la chancelière sur la Grèce figure le keynésien Heiner Flassbeck, secrétaire d’Etat éphémère aux Finances, qui ne bénéficie pas d’une grande audience en Allemagne. L’histoire compte : après l’interventionnisme et l’autarcie de l’Etat nazi, les économistes allemands d’après-guerre autour de Ludwig Erhard, père du "miracle économique", ont été résolument libre-échangistes, ce qui sied à une nation exportatrice, et partisans de l’économie sociale de marché, loin du laisser-faire.