Entreprise

COME-BACK

M on père ne prétendait pas que les filles aillent à l'université, les fils oui. C'était le drame de ma vie», entame résolument mais en souriant encore Solange Schwennicke. Elle a donc suivi une formation de photographe, quelques cours de dessin, de peinture, d'histoire de l'art. Un parcours modèle. «Je suis rentrée chez Delvaux comme photographe et j'ai assez vite pris en charge tout le département création. Comme on dit maintenant, j'ai «coatché» l'équipe à partir de l'année 59 jusqu'en 95 et même un peu après. Cela a été toute ma vie, ma récréation». En 70, elle perd son mari, le patron de Delvaux, et prend la relève: «J'étais décidée à faire marcher la boîte puisque je la connaissais très bien de l'intérieur. J'ai donc géré Delvaux jusqu'il y a 5, 6 ans quand mon fils a repris le flambeau». Mais c'est en 94, en apprenant que la maison Dujardin connaissait une période particulièrement troublée qu'un autre défi se profile à l'horizon: «Naïvement, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose, qu'une telle maison belge ne pouvait disparaître comme cela. Ma hantise serait de trouver un jour à Bruxelles la seule panoplie des grandes marques que l'on voit partout dans le monde. Prenez l'avenue Louise, qu'y a-t-il encore comme maisons belges?». L'impératif désir est là: ne pas laisser partir les bonnes maisons «sinon nous y perdrions notre spécificité. Il faut que l'on continue à dire: si j'achète un sac en Belgique, c'est un Delvaux, un biscuit, c'est un Dandoy, etc.».

Avec un tel état d'esprit, arriva ce qui devait arriver: «Nous nous y connaissions un brin en distribution, en création et en gestion de boutiques. Pourquoi ne pas chercher un partenaire? De fil en aiguille, je me suis retrouvée avec le bébé sur les bras». En 94 sont donc rachetés le nom et le stock au curateur de la faillite, «dans un premier temps au nom de Delvaux avant que je ne les ressorte du groupe pour les reprendre à mon nom».

Restée un pied chez Delvaux en tant que présidente du conseil d'administration - «Je demeure très au fait de ce qui s'y passe, a fortiori puisque mon fils est dans la boîte»-, elle s'est lancée avec un enthousiasme sans faille dans la nouvelle aventure Dujardin. «Que dire de cette maison?», commence-t-elle. «Elle n'avait pas vraiment réussi son exportation mais c'était une maison belgo-belge dans laquelle le monde entier défilait. J'avoue que, vu de l'extérieur, je trouvais qu'elle n'évoluait pas bien car diriger une société, c'est slalomer entre les modes, ne pas vraiment être très tendance mais ne pas oublier d'évoluer. C'est cette adaptation aux nouveautés qui est assez particulière à gérer, sans épouser jamais les excentricités. Ce que l'on fait chez Delvaux. Je trouvais que Dujardin était de la même veine: on y faisait des choses très belles sans être extravagantes. Ce que j'ignorais complètement, c'est que le monde du textile est un monde tout à fait à part. Et moi qui adore la création et la production, je me suis retrouvée aussi du côté commercial».

Le résultat, six ans après: un chiffre d'affaires de 35 millions en 2000 «en légère progression» (contre le milliard des belles années), 25 personnes, deux magasins à Bruxelles et à Knokke (contre 16 points de vente en Belgique entre 85 et 93), une production que le nouvel administrateur délégué («pdg, comme on dit en France ») veut maintenir belge avant tout: «Tout ce qui est Dujardin est créé dans l'atelier situé derrière notre magasin avenue Louise et représente 60 pc du chiffre. Ce que nous ne fabriquons pas nous-mêmes - les produits sont tellement variés pour couvrir le 0 mois à 12 ans - est acheté à des maisons belges qui, parfois, produisent à l'étranger».

Commençant petit pour un jour - «Je ne me suis donné aucun délai» -, éventuellement, voir plus grand, Solange Schwennicke s'est d'abord attaquée au problème des collections: «Il faut du temps pour trouver un style qui n'est pas une répétition du passé. Dujardin est né avec son petit lapin et son bleu nattier - tout ce qui était bleu ciel, azur ou violet était nattier pour les gens - et a évolué vers un style que, personnellement, je n'aimais pas du tout. Un style qui n'en était pas un. La maison s'est cherchée et a surtout voulu faire une quantité de produits et, à mon humble avis, un peu au détriment de la qualité et du style. J'ai voulu revenir aux belles années Dujardin, aux années 60 et 70 - il n'y avait pas de concurrent à l'époque -, tout en trouvant l'évolution».

Le changement de propriétaire a coïncidé avec le changement d'adresse, le magasin déménageant du goulet à l'avenue Louise elle-même. Les clients, par contre, n'ont pas forcément varié, de la grand-mère accompagnée de sa tribu, à la mère bien sûr mais aussi, parfois, au père: «Ils aiment le bon vêtement de l'enfant jusqu'à 12 ans». Classique, au fond? «Je n'aime pas ce terme car il néglige l'apport de modernité. Je dirais plutôt que le classique serait une mode qui dure et qui a une certaine classe. Or c'est très difficile de créer une mode qui dure, de faire des choses intemporelles, simples mais belles, bien taillées et faites. Comme chez Delvaux. Puisque dans ma philosophie selon laquelle il faut faire travailler la main-d'oeuvre belge, donc chère, il faut la faire bien travailler».

L'extension de la maison passe encore et toujours par cette philosophie de la dame qui la dirige: «Pour diffuser à l'étranger, je suis convaincue qu'il faut d'abord être le meilleur dans son pays. Même chez Delvaux, on va se recentrer un peu pour être encore meilleur. Nous sommes bien présents aux Etats-Unis et au Japon, mais nous avons fermé Lille et Paris. Il faut d'abord bien se choisir une niche dans notre tout petit marché belge dans lequel, en plus, on parle deux langues». Et toujours la même exigence: «Si on est tous capables de faire une fois très bien quelque chose, c'est plus difficile de créer saison après saison le meilleur...».

Et de décliner Dujardin en trois mots: tradition, qualité, service, «des mots un peu ringards mais qui sont l'apanage d'une grande maison». Et deux points forts: le bébé de 0 à 12-18 mois et le petit junior de 2 à 4 ans. Sur lesquels elle compte bien tabler. D'ailleurs, elle ne tient pas du tout à s'arrêter: «Je continuerai tant que cela m'amuse. Je n'ai pas l'âge de ne plus rien faire. «Assez travaillé», disent les gens. Je n'ai jamais considéré qu'être active était besogneux. «Profiter de mon temps, tuer le temps», qu'est-ce que cela veut dire?». Entre Delvaux et Dujardin, Solange Schwennicke a même pris le temps de devenir amabassadrice du tourisme bruxellois (pour Delvaux) et présidente de l'Association des fournisseurs brevetés de la Cour... dont Delvaux fut l'un des premiers. «J'aime la diversité de ses 80 fournisseurs, de l'excellent volailler à celui qui fabrique des produits d'entretien». De bons artisans qui connaissent leur métier. Ce que Solange Schwennicke a prôné toute sa vie.

© La Libre Belgique 2001