Entreprise Correspondant à Moscou

Sergueï Chmatko, ministre russe de l’Enérgie, a rejeté la semaine dernière, l’idée de fusion entre le projet de gazoduc South Stream et celui de Nabucco avancée par Paolo Scaroni, patron du groupe italien ENI, unique partenaire du Gazprom dans la réalisation de South Stream. South Stream doit, rappelons-le, relier en mer Noire le littoral russe au littoral bulgare en passant par les eaux territoriales de la Turquie. Cela pour fournir dès 2015 quelque 35 % des livraisons de gaz russe à l’Europe.

Sans s’opposer à ce projet, l’Union européenne soutient par mesure de prudence le projet de gazoduc Nabucco censé acheminer le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe en contournant le territoire russe, ce qui permettra de réduire la dépendance européenne du gaz russe. Toutefois l’incertitude quant aux sources de ravitaillement reste le point faible de ce projet, car ses promoteurs ne peuvent compter que sur les réserves passablement aléatoires au plan politique de l’Irak et de l’Iran ainsi que sur celles de l’Azerbaïdjan et du Turkménistan qui sont convoitées également par la Russie. Dans cette situation l’initiative de Paolo Scaroni a été interprétée par la direction de Gazprom comme "une trahison" tandis que Sergueï Chmatko a clairement laissé entendre que la partie russe ne considère pas Nabucco comme un concurrent. "Nous sommes plus forts parce que c’est nous qui avons le gaz", a-t-il remarqué pour ajouter non sans ironie qu’il attend avec impatience le moment où Nabucco prétendra rivaliser avec South Stream. D’autre part, Gazprom reproche à M. Scaroni de bloquer la participation du groupe français EDF au projet South Stream.

Il n’en demeure pas moins que sa proposition de fusionner Nabucco et South Stream a trouvé des partisans en Russie. Valeri Iazev, vice-speaker de la Douma d’Etat et président de la Société gazière russe, a trouvé cette idée "raisonnable". Il a rappelé que les itinéraires de Nabucco et de South Stream passent par la Bulgarie et que c’est là que South Stream doit bifurquer vers le nord et le sud de l’Europe. Selon M. Iazev, une telle fusion des deux gazoducs diminuerait les risques de transit et permettrait d’optimiser les chances de succès des deux projets. Surtout, a-t-il précisé, si les réalisateurs de Nabucco - RWE allemand, GDF Suez et OMV autrichien - viennent participer au projet South Stream. Dans l’actuel contexte politique en Russie marqué par une tacite rivalité entre les partisans du concept "impérial" et ceux de la modernisation, la déclaration de M. Iazev semble traduire beaucoup moins sa position personnelle que celle du camp "des modernisateurs" qui comptent visiblement sur le rapprochement avec l’Europe. En fait tout comme M. Scaroni, M. Iazev entend "troquer" le ravitaillement fiable en gaz pour Nabucco contre le soutien européen pour South Stream. La réaction positive, sinon enthousiaste, que l’idée de M. Scaroni a provoquée en Europe et même à Washington laisse supposer qu’on n’est qu’au début d’une nouvelle "intrigue énergétique" sur le continent européen. En tout cas les pays européens ne semblent guère considérer le refus de Sergueï Chmatko comme le dernier mot de Moscou. Cela dans la mesure où Günter Ettinger, commissaire européen à l’Energie est attendu en avril prochain à Moscou pour continuer la discussion.