Entreprise

"Delhaize a invité les partenaires sociaux demain, mercredi, à 8 heures, pour un conseil d’entreprise extraordinaire afin de donner une vue sur l’avenir des activités de Delhaize Belgique", a déclaré lundi Roel Dekelver, du service Communications du groupe. Mais encore ? "On veut donner la priorité de l’information aux partenaires sociaux. Nous informerons ensuite le personnel. Puis les médias. Le contenu de ce plan d’avenir, c’est que qu’on va détailler demain. On ne peut donner plus de précisions pour le moment." L’entreprise ne "lâche" rien de plus.

Ce samedi, "L’Echo" et "De Tijd" soulignaient que le groupe traversait une période difficile, avec une rentabilité des supermarchés en baisse à un point tel que l’on craignait un scénario "à la Carrefour" avec fermetures de magasins et pertes d’emplois. Un plan d’économies qui devrait être lancé cette année encore.

Contexte concurrentiel tendu

Côté syndical, "les organisations syndicales sont très inquiètes", soulignait lundi un communiqué de presse signé CNE, LBC-NVK et CSC; elles "s’attendent à des lendemains difficiles". "Nous allons attendre ce que l’entreprise va annoncer demain", explique pour sa part Myriam Delmée, vice-présidente du Setca. "On sait que les responsables expliquent constamment que les coûts salariaux sont trop élevés, ce qui est d’ailleurs le leitmotiv de beaucoup d’entreprises qui veulent plus de productivité, de flexibilité. Qu’est-ce que cela va avoir comme conséquences et que vont-ils annoncer ? C’est la question." Et d’ajouter : "On attend avec une certaine impatience le conseil pour voir quel type d’informations ils vont mettre sur la table. On peut imaginer qu’il n’y aura pas que des choses positives, mais on verra demain ce qu’il en est exactement. Le dernier dialogue social que nous avons eu était relatif aux coûts salariaux mais ce n’est pas nouveau, c’est le cas depuis des mois."

Ce mardi donc, les partenaires sociaux vont rencontrer une délégation de la direction dont devrait faire partie Denis Knoops, le nouveau CEO Belgique et Luxembourg, nommé voici tout juste une semaine, en remplacement de Dirk Van den Berghe qui avait annoncé sa démission le 29 mai. Une sacrée entrée en matière pour le nouveau patron qui connaît bien la maison, puisqu’il y est entré voici 22 ans et y a gravi les échelons en passant par l’Asie et les Etats-Unis.

Il arrive à la tête de Delhaize Belgique et Luxembourg dans un marché tendu où les enseignes se battent plus que jamais sur les prix - en ce compris Delhaize qui a investi dans des prix plus bas. Sans oublier que la concurrence s’est également élargie avec outre les Colruyt, Carrefour, Lidl, Aldi et Cie, l’arrivée dans le nord du pays du néerlandais Albert Heijn (groupe Ahold) qui a encore augmenté la pression sur les prix. Lui qui vise une cinquantaine de supermarchés en Belgique à l’horizon 2016.

Vente des activités en Bulgarie

En fin de journée lundi, le groupe envoyait un communiqué de presse annonçant la finalisation de la vente de ses activités en Bulgarie à AP Mart. Le montant n’était pas communiqué. La transaction devrait être finalisée au deuxième semestre.

Le 2 juin dernier, le distributeur avait déclaré avoir finalisé la vente des chaînes américaines Sweethbay, Harveys et Reid’s au groupe américain de supermarchés Bi-Lo Holdings pour un montant en espèces de 246 millions de dollars. Le groupe avait aussi finalisé, dans une transaction séparée, la vente de son centre de distribution de Plant City, en Floride, à C&S Wholesale Grocers pour 28 millions de dollars.


"Moins critique que chez Carrefour"

Les problèmes de Delhaize ne me semblent pas aussi critiques que ceux rencontrés il y a quelques années par Carrefour", nous explique Christophe Sancy, rédacteur en chef de "Gondola Magazine". Ce spécialiste de la distribution pointe cependant la rentabilité opérationnelle moindre des magasins "intégrés" par rapport aux franchisés (lire par ailleurs). Mais aussi - et c’est une mauvaise nouvelle pour l’ensemble du secteur - des achats alimentaires globalement en déclin en Belgique, une première depuis le début de la crise de 2008.

Si Christophe Sancy refuse de parler à ce stade de "guerre des prix" dans le secteur de la distribution comme c’est le cas chez nos voisins néerlandais, anglais ou français, il constate cependant que l’on est entré chez nous dans une période "surenchère promotionnelle" amenant les acteurs - Delhaize compris - à multiplier les offres visant à baisser les prix. Ce qui affecte évidemment les marges des distributeurs. "Dans ce contexte, le consommateur se montre pragmatique et a tendance à reporter certains achats dans l’espoir de bénéficier d’offres encore plus alléchantes."

Pour ce spécialiste, en voulant corriger son "image-prix" et en se montrant plus agressif sur les prix, Delhaize a peut-être "troublé" ou "décontenancé" une partie de sa clientèle - bourgeoise et aisée, attentive à une approche qualitative - dans un combat pourtant "perdu d’avance contre Colruyt ou les hard-discounters".

Christophe Sancy estime que Delhaize a, durant les années 2000, tout comme Colruyt, connu "des années de croissance confortables" d’autant que le leader du marché, Carrefour, traversait une crise grave à la fin de la décennie. Une crise chez Carrefour qui a donc peut-être "masqué" certains "problèmes structurels" de rentabilité chez Delhaize.

Faut-il dès lors s’attendre à des mesures sociales drastiques ? "Il ne faut pas exclure que quelques magasins soient condamnés. Mais nous n’avons pas eu écho de quelque chose d’énorme comme lors du plan de restructuration annoncé chez Carrefour en 2010. La direction aura probablement à cœur d’aller plus loin en matière de flexibilité, de non-remplacement du personnel qui partirait à la retraite, etc. Une vague de licenciements secs ? Ce serait nouveau dans la politique sociale de Delhaize qui n’a jamais cherché l’affrontement avec les syndicats et a toujours géré les tensions sociales avec pas mal d’habileté."


La Bourse a déjà négocié le virage

Avec un chiffre d’affaires de 21 milliards d’euros, un bénéfice par action qui devrait passer de 4 à 4,35 euros cette année et un dividende qui reste en croissance, l’action Delhaize, aux alentours de 52 euros, est loin d’être boudée par les investisseurs. Qui plus est, avec un rapport cours/bénéfice (P/E) de 12, l’action n’est pas très chère, surtout si on la compare à Colruyt, l’autre action du secteur cotée à Bruxelles et qui affiche un P/E de 18.

Mais ce qui fait la différence, c’est avant tout la marge bénéficiaire : 0,85 % en 2013 pour Delhaize contre 4,2 % pour Colruyt. Evidemment, on compare un groupe multinational dont l’enseigne au lion est très présente aux Etats-Unis notamment, avec une entreprise essentiellement nationale. Comparaison n’est pas raison. Mais lorsque des investisseurs recherchent la rentabilité, c’est le résultat qui compte. "Le handicap de Delhaize, c’est de ne plus être leader sur aucun de ses marchés", commente un analyste. Pourtant, l’évolution du cours de bourse est loin d’être négative. Depuis le début de l’année, le titre a gagné plus de 20 % à la Bourse de Bruxelles.

C’est évidemment parce que le marché a anticipé pas mal de changements stratégiques, en raison des bouleversements importants intervenus dans l’organigramme de l’entreprise.

Haut de gamme et low-cost

Le nouveau CEO, Frans Muller, avait annoncé la couleur. Et cela a commencé par les changements de têtes et de fonctions au sein du management. "Nous avons particulièrement apprécié l’entrée en lice de Pierre Bouchut comme responsable financier (CFO). C’est quelqu’un de très pragmatique avec une volonté marquée de faire rentrer du cash", commente l’analyste en laissant entendre que cela suppose des changements en Belgique.

De nombreux magasins franchisés qui marchent bien avec des frais fixes acceptables mais aussi de (trop) nombreux grands magasins intégrés avec un âge moyen du personnel très élevé ce qui a pour effet d’alourdir les frais fixes : c’est un des gros problèmes de Delhaize. Cette structure, dans un marché où les concurrents augmentent (arrivée du néerlandais Albert Heijn en Flandre), où les discounters (Aldi ou Lidl) montent en gamme de qualité et où le principal concurrent (Colruyt) croît avec des frais fixes plus faibles, n’est pas viable. "Il faut réagir localement", note encore l’analyste en admettant qu’il est difficile de combiner haut de gamme et low-cost.