Entreprise Le prix unique a été instauré en France dans le but de protéger les petits libraires. En fait, nous avons constaté que les grands surtout ont été favorisés», signale Valérie Smets, acheteuse en librairie francophone chez Carrefour Belgique. Fort de son expérience française, le supermarché géant se retranche aujourd'hui derrière une position d'observateur prudent, refusant d'émettre quelque opinion quant à l'introduction du prix unique du livre en Belgique.

Il serait pourtant logique qu'il soit contre, puisque l'imposition de tarifs fixes interdirait toute tentative de promotion agressive telle que la vente à prix imbattables de dictionnaires en période de rentrée des classes ou l'achat massif de bandes dessinées à succès. Si de telles conditions ont pour objectif d'attirer le client à l'intérieur d'un magasin où se trouvent, du reste, tous les autres produits dont il pourrait avoir besoin, la seule présence de livres, à quelque prix que ce soit, dans les rayons d'un supermarché, fait partie d'une stratégie commerciale plus vaste. «Notre image auprès du public doit être celle d'un magasin qui offre les nouveautés dès leur jour de parution, qui communique clairement ses prix, et qui possède tout sous un même toit», continue Valérie Smets.

Dans un supermarché de ce type, les ventes de livres ne génèrent qu'1 à 2 pc du chiffre d'affaires global. En revanche, pour les chaînes spécialisées que sont la Fnac et Club, la proportion monte à 28 pc et 50 pc. Et le degré d'opposition au prix unique gonfle en proportion.

«Limiter la réglementation à une remise unique de 5 pc n'est pas suffisant. Nous souhaitons que soit également réglementée la tabelle, qui n'a d'ailleurs plus de raison d'être. Si nos remises sont réglementées, il est normal que le mark-up des importateurs le soit aussi», argumente Anne Lemaire, directrice du produit livre à la FNAC. Défendant son rôle de prescripteur auprès du public par le biais, notamment, de «dossiers» thématiques publiés régulièrement pour suggérer l'un ou l'autre titre disponible en magasin, la grande librairie élargit ses revendications à d'autres domaines. «Au lieu d'aider les petits libraires par des lois cadenas, il faudrait créer un accès à la profession et une formation. Ce serait la meilleure garantie pour doter la Belgique d'un bon réseau de libraires.» Il est vrai qu'aujourd'hui, ouvre une librairie qui veut...

Et d'évoquer aussi les concurrents électroniques, qui échapperaient à toute réglementation. «Le prix unique doit vraiment concerner tout le monde», continue Anne Lemaire. «Or, la loi belge ne s'appliquerait pas au commerce électronique. Elle prévoit en outre des exceptions pour certaines périodes de l'année, telles que la rentrée des classes, ou pour certains livres, comme les bandes dessinées. A vouloir contenter tout le monde, on va mécontenter tout le monde.»

Philippe Roukens, directeur général de Club, ne se montre pas, pour sa part, particulièrement mécontent. Las, tout au plus. «Le prix unique est un vieux débat», estime-t-il. «Nous sommes contre par principe, comme nous sommes opposés à toute loi qui limite la libre concurrence. Et il y en a assez comme cela.» Son souci principal concerne les distributeurs, fournisseurs intermédiaires dont il a éminemment besoin. «Il nous arrive d'acheter certains ouvrages directement en France», raconte-t-il, «mais les formalités sont fastidieuses». En outre, les distributeurs jouent un rôle essentiel dans le processus de commandes de livres à la pièce. Or, assure le directeur de Club, ils reçoivent leurs livres à un prix trop élevé. La suppression de la tabelle, indispensable mais non garantie dans le cas de l'instauration du prix unique, entraînerait leur disparition, ce qui fait dire à Philippe Roukens que «la loi profite au libraire plus qu'au consommateur». Pour un argument de poids...

© La Libre Belgique 2001