Entreprise

DÉCOUVERTE

Ce Liégeois bon teint, fier d'un soupçon d'accent du terroir, parle mieux aujourd'hui l'anglais que le wallon. Il faut dire à la décharge de Laurent Minguet qu'il a fait ses armes d'entrepreneur sur un segment de marché où la présence internationale est indispensable. Sa société EVS, cotée en Bourse de Bruxelles, s'est imposée sur le segment pointu des ralentis télé gérés par des enregistreurs numériques sophistiqués. Elle joue maintenant des coudes pour s'affirmer dans le domaine de la diffusion d'images numériques haute définition (HDTV). Et ça marche.

Un entrepreneur wallon qui s'exporte? Un bon exemple pour les jeunes loups de la région. Mais celui-ci a aussi une caractéristique assez rare parmi ses pairs: c'est un écologiste. Pour ses déplacements de tous les jours, il emploie fréquemment un véhicule hybride utilisant carburant fossile et batteries. Pour ses employés, les voitures équipées au LPG sont la norme. Tout est à l'avenant, café Max Havelaar dans la maison, papier recyclé dans les imprimantes. «On ne peut de toute façon pas éviter de consommer en faisant tourner un outil de production. Mais on fait des efforts là où c'est possible.» Ecologiste, mais lucide et aussi rationnel que peut l'être un ingénieur. «Je ne peux pas envoyer des représentants en Asie à cheval... L'avion aussi est un mal nécessaire.»

Faire des efforts là où c'est possible, et là où c'est nécessaire. Voilà en quelques mots le credo de cet ingénieur qui, à 45 ans, pourrait tout aussi bien se retirer des affaires. Pourtant, son cerveau bouillonne, d'où émergent à présent des idées dominées par le principe du développement durable. Une société ATS (www.alltsolutions.com) a été lancée il y a quelques années dans le but de développer des séchoirs fonctionnant à l'énergie solaire, et permettant de conserver à bon compte des aliments produits dans les pays tropicaux. Ça, c'est du développement durable.

Mais, explique-t-il, si on pense développement durable, il ne suffit pas de faire de petits efforts. «Il faut modifier de manière radicale les méthodes de production.»

Et dans l'immobilier? «C'est pareil. Il ne faut pas imaginer que l'on peut faire du neuf avec du vieux. Isoler un grenier ne suffit pas à réduire drastiquement la facture énergétique d'une habitation. Ici, il faut tout créer de A à Z!»

Concrètement, ça donne quoi? «J'ai lancé plusieurs projets de construction d'habitation thermo-efficace dont les caractéristiques de fabrication permettent une consommation énergétique quatre fois moindre que les habitations traditionnelles.» Le plus gros de ces projets vient de démarrer à Visé. «Nous avons déjà présenté le projet au collège échevinal qui est enthousiaste. Il s'agit de bâtir, sur une friche urbaine de 18 hectares, 250 habitations économes en énergie. Le plan de lotissement est entre les mains du CRAU (Centre de recherches en architecture et en urbanisme) de l' Université de Liège.»

Un projet très ambitieux qui devrait voir bâtir des maisons différentes dans leurs volumes en fonction de l'importance des familles et de leur profil socio-économique, mais semblables dans leur conception. «Les façades avant, côté rue, seront tournées vers le nord, l'arrière, côté jardin, étant orienté au sud. Les murs délimitant les jardins devraient être des haies aux essences variées, et une longue promenade boisée sera aménagée au travers du lotissement pour permettre aux enfants de rejoindre l'école communale à pied.» Les économies d'énergie seront assurées par une conception adéquate, avec des vitrages importants au sud et réduits au nord, une ventilation intelligente et l'utilisation de capteurs solaires, mais ce ne sera pas tout. «Nous concevons tout, ce qui veut aussi dire que la voirie et l'égouttage seront réalisés de manière optimale. Nous étudions également le principe d'un chauffage urbain - semi-centralisé - qui, lui aussi, serait géré de manière optimale, que ce soit au niveau de la consommation, de l'entretien ou de la dépollution. Nous allons vers un système de chaudière au bois automatisée, et peut-être, tant qu'à faire, vers une co-génération chauffage-électricité. L'électricité serait revendue, ce qui ferait bénéficier le projet des «certificats verts». Le tout maintenant est d'opter pour le système le plus intéressant, en tenant compte de la rentabilité.» Au total, un projet qui s'intégrera dans la commune, sans lui apporter les nuisances «normales» d'un surplus d'habitants.

Laurent Minguet porte déjà deux projets du même type, mais d'un moindre poids, dans la région de Liège. Mais celui-ci sera un test grandeur nature de la validité du principe. Les maisons ne coûteront pas plus cher que les réalisations classiques grâce aux économies d'échelle. Seule ombre au tableau: les exigences urbanistiques de la Région wallonne, formulées dans son Cwatup et reprises notamment dans le «Guide d'Urbanisme pour la Wallonie», incitent à la construction de toitures à deux versants. Mais la Région dispense aussi des aides aux candidats bâtisseurs utilisant les énergies renouvelables dans leurs projets (programme «construire avec énergie»). Le Guide est clairement opposé aux habitations à toits plats, dont il veut limiter l'utilisation. Or, explique encore Laurent Minguet, «des toits plats sont à la fois plus faciles et moins chers à isoler que les toits en pente. L'ombre portée par un toit en pente est évidemment plus importante que celle d'un toit plat, ce qui, dans une conception tenant compte de l'apport d'énergie solaire, augmente l'espace entre deux bâtiments alignés vers le sud. Enfin, un toit plat permet un meilleur positionnement de capteurs solaires ou photovoltaïques tout au long de l'année. Ceci, sans évoquer le côté pratique d'une toiture utilisée comme terrasse, ou même couverte d'une zone de végétation...»

Un débat technique, certes, mais dont on ne fera pas... l'économie.

© La Libre Belgique 2004