Entreprise Les interdépendances entre États génèrent des menaces particulières. Notre pays est particulièrement exposé aux effets indirects du changement climatique.

Un texte de Romain Weikmans, Chargé de recherches du FNRS et Maître d’enseignement à l’ULB.

Montée du niveau de la mer à la côte, inondations dans la vallée de l’Ourthe, sécheresses en Wallonie, vagues de chaleur intense à Bruxelles : dans l’esprit de beaucoup, telles sont les manifestations du changement climatique dans notre pays. Les effets néfastes du changement climatique ne sont cependant pas seulement le résultat de ces perturbations. A ces effets directs s’ajoutent des effets indirects : ceux résultant d’impacts climatiques touchant d’autres territoires, parfois très lointains. Explications à partir d’un exemple récent.

Thaïlande, 2011. Des inondations sans précédent touchent une grande partie du pays pendant presque six mois. Les morts se comptent par centaines et plusieurs milliers d’usines sont sous eau. Les chaînes internationales d’approvisionnement de l’industrie informatique et automobile sont affectées, car les régions inondées concentrent la production mondiale de certains composants critiques. Les ruptures de stocks dureront plusieurs mois. Les inondations font aussi d’énormes dégâts matériels sur place, dont une partie est assurée ou réassurée par des entreprises étrangères. Les pertes pour la seule Lloyds, une société britannique active dans la banque et l’assurance, s’élèvent à plus de 1,6 milliard d’euros, soit plus de six fois les pertes que cette entreprise a dû subir lors des plus importantes inondations ayant touché le Royaume-Uni (en 2007).

Dans un monde de plus en plus interdépendant et de plus en plus sujet aux aléas climatiques, des réactions en chaîne de ce type présentent de vraies menaces. Quelles sont les chaînes en question ? On peut utilement en distinguer quatre. La chaîne commerciale est probablement la plus évidente. Volatilité des prix, perturbation ou rupture d’approvisionnement : des événements climatiques touchant un territoire donné peuvent impacter les partenaires commerciaux de ce territoire. La Belgique est particulièrement exposée à cette "chaîne" du fait de sa très forte ouverture commerciale. Les importations belges représentent en effet 85% de notre PIB, près de deux fois plus que la moyenne de la zone euro.

La chaîne des écosystèmes, quant à elle, concerne par exemple les bassins versants transfrontaliers. Pensons à la Meuse, dont le débit et la qualité (température de l’eau, par exemple) en Belgique dépendent en partie d’événements ou d’actions de gestion ayant lieu en amont. Or, ces caractéristiques influencent les possibilités de navigation fluviale (Liège est l’un des plus grands ports fluviaux d’Europe), de refroidissement de centrale nucléaire (Tihange) ou encore de captage d’eau destinée à la consommation.

La chaîne financière implique des changements dans les flux de capitaux résultant d’impacts climatiques sur des actifs détenus à l’étranger. Des entreprises belges peuvent ainsi être impactées par une chute de la profitabilité de certaines filiales implantées dans des pays particulièrement exposés aux aléas climatiques.

Enfin, la chaîne humaine concerne les flux de personnes, notamment les migrations. Des populations vulnérables privées de leurs moyens de subsistance à la suite d’événements climatiques pourraient en effet chercher à s’établir ailleurs, que ce soit dans leur pays ou dans d’autres pays, y compris la Belgique.

A ce stade, la compréhension des effets indirects du changement climatique reste balbutiante. La réalité est en effet particulièrement complexe : si une forte ouverture commerciale peut créer des risques, elle peut également permettre d’en éviter d’autres en offrant une diversification des sources d’approvisionnement. Par ailleurs, ce sont souvent les réactions sociopolitiques suivant les événements climatiques – plutôt que ces événements eux-mêmes – qui génèrent des effets indirects, par exemple lorsqu’un gouvernement choisit de suspendre ses exportations de denrées alimentaires suite à une catastrophe. Le gouvernement en question peut de la sorte chercher à protéger sa population contre une flambée des prix, mais impactera ses partenaires commerciaux. Quant aux migrations internationales, leurs déterminants sont multiples.

Selon plusieurs travaux récents, les coûts des impacts transnationaux du changement climatique pourraient pour certain pays dépasser ceux des impacts climatiques domestiques. Une raison de plus pour chercher à mieux comprendre et à réduire les risques d’occurrence de ces impacts.


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