Des risques financiers

PAR GEORGES HÜBNER (*) Publié le - Mis à jour le

Entreprise

CHRONIQUE

Le nouvel Accord de Bâle entérine dans une large mesure les pratiques déjà employées depuis un certain temps par un grand nombre de grands acteurs internationaux. Nous revenons sur certains aspects de cet Accord, dans une optique prospective et avec un regard extérieur sur l'évolution potentielle du milieu bancaire.

La reconnaissance du haut degré de sophistication de la mesure et de la gestion des risques de crédit dans le secteur financier est incontestablement une avancée positive. On peut raisonnablement s'attendre à ce qu'en moyenne, les capitaux économiques - la proportion de fonds propres dédiée à la couverture de ce genre de risques - tendent à décroître, ce qui était souhaité par la profession.

Comme rien n'est parfait en ce bas monde, l'Accord a malgré tout abouti à quelques inquiétudes pour le secteur bancaire. Ainsi, les fonds de capital à risque, les «Private Equity Funds» des banques ressentent assez durement le fait que leurs investissements dans le capital des entreprises impliquent désormais de leur part de réduire leur levier financier, avec pour conséquence une perte de rentabilité manifeste. L'EVCA (European Venture Capital Association) charge d'ailleurs l'Accord avec virulence, allant presque jusqu'à prédire à terme l'étranglement du capital à risque dont le financement deviendrait trop cher.

Il existe un autre souci. Le système permet de tenir compte de la véritable exposition

au risque crédit des très gros emprunteurs, tandis qu'il tient explicitement compte de l'effet de diversification des risques pour les petits clients, y compris la plupart des PME. Mais pour des entreprises qui sont à la limite de la PME, dont la dette ne bénéficie pas d'une notation par une agence spécialisée, le système sera moins favorable. Evidemment, si le crédit coûte plus cher, ce coût sera manifestement répercuté sur les emprunteurs.

On pourrait croire que le fait que le nouveau système semble plus favorable aura pour conséquence de rendre le crédit moins cher. En fait, la situation n'est pas si simple. D'abord, il faut être conscient que l'Accord impose un contrôle des activités des banques par trois piliers: le capital économique (la garantie des fonds propres), le rôle du régulateur (la CBFA) et la discipline de marché. Responsabilisées, les banques doivent fournir une information de plus en plus détaillée et complète. Le «credit scoring», méthode permettant d'évaluer la solvabilité potentielle d'un client, devient la pierre angulaire du système à tous les niveaux.

On peut s'attendre à trois types d'évolutions : une augmentation des coûts liés au traitement des informations - et donc, de nouveau, une répercussion sur le client; une difficulté de plus en plus importante de lier «intuitivement» une décision de crédit avec les caractéristiques de l'emprunteur; et enfin - et c'est là que les conséquences seront les plus visibles - une véritable modification du paysage bancaire, où les institutions ayant le meilleur système d'évaluation du risque crédit auront un avantage compétitif primordial. Nous devrions donc constater un abandon progressif du marché par des acteurs plus petits, qui se consacreraient alors à des segments davantage liés aux commissions ou aux produits financiers.

Par ailleurs, le risque opérationnel fait l'objet d'une reconnaissance explicite dans l'Accord et, à ce titre, il devient désormais nécessaire pour les banques de s'y intéresser de près. Il s'agit de la myriade de risques d'incidents liés aux fraudes, mauvaises manipulations, dégâts matériels, pannes, litiges, etc. qui existent depuis toujours. Evidemment, les institutions financières n'ont pas attendu que la BRI s'y intéresse pour les identifier et les contrôler. Elles devront désormais garantir, via des fonds propres suffisants et des procédures acceptables, que ces risques ne sont pas de nature à perturber leurs activités. Officiellement, il s'agit donc de fournir un cadre d'analyse, à la fois aux banques et aux régulateurs nationaux, pour vérifier que ces risques sont bien rencontrés. Il n'en est pas moins évident qu'à la suite de la diminution des fonds propres alloués à la couverture du risque crédit, la prise en compte du risque opérationnel crée un «vase communicant» particulièrement bienvenu pour assurer la stabilité du secteur financier.

Contrairement au risque crédit, nous ne disposons pas d'une «tradition» de collecte des pertes opérationnelles dans le secteur financier. Les grandes banques, forcées de mettre en oeuvre une approche avancée, se sont rapidement préparées à la mise en place d'un processus allant de la simple collecte de données à l'organisation d'un système de gestion proactive de ces risques. Mais en dépit de cette bonne volonté, un problème fondamental subsistera en 2007, année d'entrée en vigueur de l'Accord : on aura trop peu de données historiques pour mesurer les risques par des approches statistiques.

Qu'à cela ne tienne, dit l'Accord : il faut intégrer des bases de données externes, compilées par des sociétés spécialisées ou des consortiums de banques, qui existent quant à elles depuis bien plus longtemps. C'est là que se pose le problème le plus aigu : les bases de données externes, générales et souvent étrangères à l'institution qui les utilise, conditionnent toute l'estimation au détriment des données internes, quant à elles spécifiques et donc plus proches des vrais problèmes de la banque. Il en résulte une estimation instable et peu fiable de la vraie exposition des institutions financières aux risques de catastrophes opérationnelles.

Pour les banques, le véritable défi à moyen terme sera de trouver un juste milieu dans ce domaine encore en friche : il ne faudra pas être trop conservateur, car le coût en sera de nouveau répercuté sur le consommateur, ni trop aventureux de peur de miner la stabilité financière de la banque. Or, force est de constater que nous pilotons à vue dans ce domaine, et qu'il faudra des décennies pour savoir où se situe le juste milieu.

Que se passerait-il si les banques n'intervenaient plus dans le domaine du capital à risque, si l'octroi du crédit devenait une activité oligopolistique où le client ne comprend plus à quel jeu il participe, si les institutions financières jouaient au «vogelpik» leur capital économique pour le risque opérationnel ? Il appartient au secteur bancaire de garder les pieds sur terre et de bien évaluer les conséquences de leur application de l'Accord. Et sans doute se projeter dans un avenir où chaque institution doit se préoccuper de la réponse de ses concurrents et du nouveau paysage bancaire qu'ils contribuent ainsi à engendrer, pour le grand bien ou pour la plus grande confusion de la collectivité.

© La Libre Belgique 2005

PAR GEORGES HÜBNER (*)

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