Entreprise

MAREK HUDON ET DANIEL TRACA

Aspirant FNRS, Solvay Business School - ULB, coordonnateur scientifique du European microfinance programme (EMP), ingénieur de gestion et licencié en philosophie. mhudon@ulb.ac.be

Professeur, Solvay Business School - ULB, titulaire de la Chaire Marie et Alain Philippson de «Human Sustainable Development», docteur en économie.

daniel.traca@ulb.ac.be

Contexte

L'influence des subventions sur les institutions de microfinance est controversé.

Thèse

Les institutions les plus subventionnées travaillent avec des populations plus pauvres, ce qui augmente leurs coûts administratifs de gestion. Les subventions n'ont pas d'impact négatif sur la performance managériale.

Conclusion

Les subventions permettent de servir une population plus pauvre, sans créer d'effet de rente ou hasard moral mais a un impact sur les performances financières. Ceci génère une dépendance par rapport aux bailleurs de fonds.

Le prix Nobel de la paix 2006 a été attribué cette année à l'institution de microfinance Grameen Bank et à son fondateur, le professeur Yunus. Deux éléments ont vraisemblablement influencé le jury qui a décerné ce prix prestigieux.

D'une part, la population cible des institutions de microfinance est en majorité féminine. En leur donnant un accès au crédit, la Grameen Bank offre aux femmes une chance de développer leur propre activité. Même si sortir des gens de la pauvreté représente un objectif fort ambitieux pour un service financier, les sortir de l'exclusion bancaire constitue déjà un beau résultat. Cependant, développer ces institutions a un coût.

Le deuxième élément concerne ainsi la durabilité des institutions de microfinance. Depuis la fin des années 1970, la microfinance s'est construite sur la promesse d'une offre durable de services financiers pour les exclus du secteur bancaire classique pour ne pas être une mode passagère ou un épiphénomène dans l'aide au développement. Malgré cela, la majorité des institutions de microfinance restent encore dépendantes des subventions et donc du bon vouloir des bailleurs du Nord. On estime aujourd'hui qu'entre 600 et 800 millions d'euros sont dépensés par les bailleurs chaque année pour soutenir la microfinance. Peu d'institutions ont été créées sans subventions. Même celles qui se revendiquent d'une approche plus commerciale bénéficient souvent de dons, de subventions publiques ou philanthropiques ou de l'aide de fondations privées. La Grameen Bank ne fait pas exception à cette règle. La Grameen a reçu dans les années 1980 et 1990 près de 150 millions d'euros de bailleurs publics étrangers, en prêts à taux avantageux ou subventions.

Alors que les acteurs commerciaux, s'intéressent de plus en plus à la microfinance, l'impact des subventions est souvent critiqué. Selon une approche économique, les subventions seraient néfastes car elles créeraient des incitations négatives et pervertiraient la concurrence. A l'inverse, certains jugent les subventions nécessaires pour réduire la pauvreté, tout particulièrement dans les régions les plus déshéritées et les plus reculées, où tout système financier fait défaut.

Ces arguments théoriques contradictoires ont été appréhendés au travers d'une étude empirique (1) regroupant 100 institutions de microfinance parmi les plus importantes. Elle nous a permis d'analyser l'impact des subventions sur la gestion des institutions de microfinance.

Les résultats montrent que les institutions qui sont proportionnellement les plus subventionnées sont aussi celles qui font face aux coûts administratifs les plus élevés. Cependant, ces coûts proviennent essentiellement du ciblage d'une clientèle très pauvre à laquelle les prêts consentis sont de très faibles montants. Ainsi, subissant les mêmes coûts fixes que les autres institutions, les institutions de microfinance qui s'adressent aux plus démunis génèrent plus de frais de fonctionnement et requièrent plus de subventions.

L'étude vise aussi à détecter les éventuels effets pervers des subventions sur les acteurs économiques. Sur ce point, elle ne met en évidence aucun effet significatif des subventions sur la productivité du personnel ou la qualité de la gestion, les coûts administratifs élevés étant justifiés par la multiplicité des très petits crédits. Ces coûts plombent évidemment les résultats financiers, de sorte que les institutions concernées restent le plus souvent dépendantes des bailleurs étrangers.

Même si les subventions peuvent incontestablement biaiser la concurrence en terme de financement, leur effet principal semble être d'ouvrir l'accès au microcrédit aux plus pauvres. Le revers de la médaille concerne la stabilité financière de ces institutions qui ne sont pas à l'abri d'un drame social en cas de retrait des bailleurs.

(1) L'étude a été réalisée avec le soutien de la Banque nationale de Belgique, elle est téléchargeable gratuitement sur http://ideas.repec.org/p/sol/wpaper/06-020.html

© La Libre Belgique 2006