Entreprise

Olivier de Wasseige est le tout nouveau patron de l'Union wallonne des entreprises (UWE). Le monde de l'entreprise, il le connaît évidemment très bien puisqu'il a créé sa société (Defimedia, une agence web) en 1999. Cet homme de 55 ans a fait toute sa carrière dans le secteur de l'informatique, notamment chez IBM. Il a fait partie du conseil wallon du Numérique et a aussi coaché, au sein du Venture Lab de Liège 15 étudiants entrepreneurs qui voulaient lancer leur start-up. Olivier de Wasseige dévoile ses vues sur l'économie wallonne et ses axes de travail en tant que patron des patrons wallons.

Quel est votre programme pour l'UWE ?

Il se penchera davantage sur les PME, les start-up, les jeunes. On en veut plus au sein de l'UWE car, mon rêve, c'est que l'UWE soit reconnue pour son leadership en entrepreneuriat.

Vous accordez beaucoup d'importance à la transition numérique...

C'est mon dada, un cheval de bataille, de par mon parcours professionnel. Aujourd'hui, les PME industrielles ou de services qui l'ignorent, c'est comme le fermier qui aurait choisi de garder sa charrue et ses bœufs au lieu de passer au tracteur. Je vois encore des tas d'entreprises wallonnes qui en sont encore à la charrue et aux bœufs.

Comment les convaincre ?

En les sensibilisant et leur donnant des outils, des méthodes et des moyens. Le Plan numérique, mis en œuvre par le précédent gouvernement wallon, est excellent. Il faut maintenant l'exécuter. Amener le très haut débit dans les parcs d'activité économique est capital, tout comme le numérique au service de l'école et de l'enseignement.

L'école n'est pas encore assez 2.0 à votre goût ?

Il ne faut pas faire un absolu de la maîtrise du codage informatique mais que les élèves soient sensibilisés à ce que c'est, au système informatique. Je suis demandeur de ce que l'on enseigne l'architecture et la sécurité informatique, l'impact de l'informatique sur la vie d'une entreprise. Je suis surpris et relativement inquiet de voir que des jeunes diplômés en ingénierie ou en gestion ne connaissent pas les outils de gestion intégrée des entreprises. Le métier de professeur doit aussi changer, avec l'utilisation des outils numériques et l'endossement d'un rôle de coach des élèves plutôt que celui qui dispense la seule vérité.

Estimez-vous que l'école est assez professionnalisante ?

Il faut changer les programmes de formation pour s'adapter aux besoins des entreprises. La filière en alternance doit bénéficier de plus de moyens et il y a un énorme effort à faire auprès des parents, pour leur faire prendre conscience que le technique et le professionnel ne sont pas des filières de relégation. Il y a aussi un gros problème de formation en langues et c'est bloquant pour un certain nombre d'entreprises. Il faut des Wallons polyglottes et cela passera par des cours dès la maternelle.

On dit souvent qu'en Wallonie, on a peu le goût d'entreprendre. Vous qui avez été coach au sein d'un incubateur, voyez-vous les choses évoluer chez les jeunes ?

Oui, il y a un changement de mentalité, notamment grâce à une sensibilisation à l'entrepreneuriat dans les écoles, certes pas encore assez importante. Pour une bonne partie des enseignants, l'entreprise n'est pas l'idéal. La précédente Déclaration de politique régionale mentionnait, pour la première fois, la formation pour l'emploi. Et cette notion heurte encore le corps enseignant. Mais on n'a pas le choix, c'est vers cela qu'on doit aller. S'il y a de la volonté d'entreprendre, je précise que la conversion est toutefois encore difficile. Notre taux d'entrepreneuriat reste trop faible. Une de mes priorités à l'UWE, ce sera l'impact de ce que veulent les générations Y et Z dans leur mode de travail. C'est un mode beaucoup plus collaboratif, beaucoup moins hiérarchique, avec plus de responsabilités, moins dans l'idée de faire carrière dans la même boîte, avoir plusieurs métiers en parallèle, cette notion du « tous patrons ». C'est un modèle qu'on doit soutenir.

L'UWE a toujours beaucoup critiqué le Forem, qui ne remplirait pas suffisamment sa mission de formation et de remise à l'emploi des chômeurs. Partagez-vous cette opinion ?

La formation, c'est la clé puisqu'à cause de notre handicap salarial, on ne peut pas faire la différence en matière de compétitivité. Il y a vraiment urgence, pour le Forem, à mettre en place ce qui est dans son contrat de gestion, qui contient un excellent ensemble de ce qu'il faut faire pour résorber le chômage et avoir une meilleure adéquation entre l'offre et la demande. Mais il faut accélérer sa mise en œuvre et mesurer ses résultats.

Où se situe précisément le problème ?

Le bilan de compétences des demandeurs d'emploi est aujourd'hui majoritairement déclaratif, sans qu'il y ait de vérification. Il faut qu'il soit objectivé, externalisé. Un des échecs majeurs est que les gens n'arrivent pas à suivre les formations vers l'emploi car ils n'ont pas les pré-requis, qu'on ne les a pas mesurés convenablement. Nous travaillons énormément avec le Forem et les instances sur les référentiels métiers, c'est-à-dire les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être qu'il faut maîtriser pour exercer tel métier. Nous demandons à ce que ces référentiels, notamment ceux des 55 métiers en pénurie, soient traduits pour adapter les formations. Le Forem ne va pas assez vite en ce sens puisque seulement six des 55 référentiels ont été mis en œuvre en 2016-2017 et 20 sont annoncés en 2018-2019. Il faut mettre un maximum de personnes dans les parcours de formation. Sur les 160 000 chômeurs wallons indemnisés, un tiers seulement en suit, alors que les entreprises placent environ 200 000 offres d'emploi par an au Forem. Régulièrement, des entrepreneurs nous disent qu'ils ne passent plus par le Forem quand ils cherchent du personnel.

La Wallonie connaît une forte désindustrialisation. Est-ce un point d'attention particulier pour vous ?

On a besoin, dans le Plan Marshall, d'adresser rapidement tous les bons enjeux comme la politique industrielle. On doit mettre en place une politique industrielle car on ne peut pas se contenter d'une société de services. L'industrie attire l'emploi et les services. On a 320 grandes entreprises en Wallonie, soit 0,5% des entreprises wallonnes mais elles représentent 22-23% de l'emploi. Sans compter l'effet structurant qu'elles ont sur les PME qui sont leurs fournisseurs ou sous-traitants.

Mais des multinationales comme Caterpillar ferment une grande partie de leurs activités en Belgique ou quittent carrément le pays. Comment faire pour les retenir ?

En travaillant sur le coût salarial, en allant plus vite au niveau des plans d'aménagement des parcs d'activité économique (Internet à très haut débit, lignes de transport en commun). Ces dix dernières années, on en a équipé 50 hectares par an. Nous plaidons pour qu'on monte à 200 parce que les parcs sont très structurants en terme de nombre d'entreprises et d'emploi privé. Le coût énergétique reste encore extrêmement lourd. On est entre 10 et 15% plus cher qu'en Flandre et les pays voisins. Nous demandons par exemple d'avoir un prix énergie pour les entreprises. En Wallonie, des PME ont des factures énergétiques équivalentes à leur facture salariale.

La Wallonie a une nouvelle majorité. Qu'avez-vous à demander au gouvernement ?

Nous avons un a priori favorable, notamment parce qu'il va devoir prendre des mesures rapidement, la fin de la législature étant en 2019. Je recommande deux choses aux pouvoirs publics wallons. La première, c'est que, dans les moyens qu'on a mis à disposition des start-up, on a mis trop d'emphase sur la partie création et pas assez sur la croissance. On a beaucoup d'incubateurs et très peu d'accélérateurs. Il faut donc rééquilibrer les choses. La seconde : rationaliser les structures d'accompagnement. Il y en a beaucoup trop. On dit que les start-up, c'est la ruée vers l'or mais la ruée vers l'or a surtout enrichi les marchands de pelles. Il faut veiller à ce qu'il n'y ait pas un ratio démesuré de structures d'accompagnement par rapport au nombre de start-up qui finiront par éclore et grandir.