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A l’aube de chaque rentrée scolaire, on entend régulièrement parler de la problématique du manque de places dans les écoles (notamment bruxelloises). Des difficultés similaires se posent en ce qui concerne la petite enfance, au niveau des crèches. Les chiffres fournis par l’ONE sont sans appel : malgré les efforts et les subventions, on n’arrivait en 2015 qu’à un taux d’occupation de 31,3% (1). Cela veut dire que seul un tiers des bébés peut trouver une place dans ce type de milieu d’accueil.

Une étudiante en dernière année à l’Ichec a consacré son mémoire au sujet et a mené son enquête, en combinaison avec le baromètre de la Ligue des familles. Le constat est là : sur plus de 1.600 parents interrogés, il en ressort que la majorité fait face à des difficultés pour trouver une place d’accueil dans une crèche à cause de la pénurie et des longues listes d’attente. Pourtant, les besoins sont bel et bien présents car une grande partie des personnes sondées estiment que ce système de garde constitue un moyen intéressant pour sociabiliser leur(s) enfant(s). Outre le côté rassurant en matière de sécurité, les crèches permettent également d’avoir un compte-rendu de la journée de l’enfant et de recevoir des informations précises le concernant.

Tout cela nous amène donc à nous interroger sur le fond du problème : mais pourquoi ce manque de places ? Pour nous éclairer, nous avons interrogé Jacques Giroul, administrateur délégué du bureau de consultance Strages, qui s’est spécialisé depuis 1999 dans la petite enfance avec sa filiale Crechinvest. Entretien.

D’où vous est venue l’idée de vous spécialiser dans le milieu des crèches ?

J’ai trois filles et, fin des années 90, alors qu’elles devenaient mères, j’ai remarqué les problèmes liés à la garde des enfants et plus précisément aux crèches. Déjà à cette époque, on commençait à manquer de places. Ça m’a interpellé et j’ai donc décidé de m’investir dans ce secteur.

Mais quel est le problème ?

Depuis toujours et dans la majorité des cas, les communes gèrent elles-mêmes directement ou indirectement les crèches et en assurent les coûts de fonctionnement. Mais forcément, les moyens manquent et les budgets ne permettent plus d’assurer les charges de fonctionnement et les investissements dans les infrastructures d’accueil. D’où cette problématique qui demeure encore aujourd’hui.

Pour être plus précis, car le sujet est évidemment complexe, il existe un énorme paradoxe concernant les crèches. En effet, dans le cadre du plan Cigogne III lancé en 2015, l’ONE a constaté un manque de réponse de la part des communes des provinces de Liège et du Hainaut, ce qui l’a conduit à lancer un appel dit « Au Fil de l’eau », spécifique pour ces deux provinces. Ce manque de réponse a eu pour effet d’induire un excédent budgétaire. Et pourtant, on ne construit pas assez de nouvelles crèches.

La raison est à trouver notamment dans l’organisation des attributions publiques : l’ONE, comme entité communautaire ne peut intervenir que dans les frais de personnel des maisons d’accueil, pas dans le coût des infrastructures. Et c’est là que se situe tout le nœud du problème. Beaucoup de communes n’ont plus d’argent pour le financement des constructions. Dès lors, on ne construit pas ou n’achète pas. Et on ne peut attribuer des subventions de fonctionnement faute d’infrastructures appropriées.

Concrètement, quelles sont les solutions que vous proposez ?

Pour pallier cette lacune structurelle de financement de l’immobilier, nous avons proposé un financement privé, mais toujours bien entendu dans une optique de partenariat public – privé. Concrètement, le privé investit dans les murs, n’exploite pas mais contracte avec l’exploitant (la commune) un contrat de bail à long terme. Il ne s’agit donc pas d’une privatisation du secteur de la petite enfance.

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Où en êtes-vous dans ce projet ? Pouvez-vous nous citer un exemple concret ?

Si l’on travaille depuis déjà de nombreuses années afin de trouver des solutions, la mise en place de ce système partenariat public – privé prend du temps. Pour l’instant, il n’y a encore que trois établissements qui fonctionnent de la sorte : deux à Schaerbeek et un à Evere.

Pour vous citer un exemple, on peut prendre le cas de la crèche établie à Evere, au-dessus du nouveau Décathlon. Ici, le promoteur a tout pris en charge, sans devoir passer par les procédures de marché public, avec le même architecte, le même entrepreneur. En six mois, tout était fait. La crèche a donc été intégrée directement dans le chantier. Au final, le promoteur a donc financé les murs de la structure d’accueil puis établi un contrat de location sur le long terme avec la commune. La commune devient alors elle-même l’exploitante et bénéficie des subventions de l’ONE . Et cette crèche est bien accessible à tous, comme pour une crèche communale.

En général, dans le cas des crèches strictement communales, il faut des appels d’offres d’auteur de projet, et des différents corps de métiers, l’approbation du conseil communal qui se réunit une fois par mois et dix fois par an, etc. Il y a donc beaucoup plus de démarches administratives et dès lors cela prend énormément de temps. J’ai en tête la construction d’une crèche à Lessines qui a pris plus de six ans à cause de ces procédures. Pour remédier à cette lenteur, nous avons développé avec une équipe d’architectes et d’un bureau de techniques spéciales, et le soutien de Innoviris, une solution : créer un concept de crèche "clé-sur-porte" de haute qualité environnementale. La crèche devient dans ce cas un produit qui peut être proposé aux pouvoirs adjudicateurs et aux promoteurs, ce qui permet de réduire les coûts et les délais.

Dans des provinces comme le Hainaut ou Liège, le problème est par contre vraiment criant. On a ainsi remarqué que les budgets que l’ONE pouvaient allouer dans ces provinces n’étaient pas utilisés. Tout simplement car les communes n’ont pas les moyens de financer les murs et que les partenaires privés ne se manifestent pas.

Comment expliquer que les investisseurs ne s’engagent pas davantage dans cette démarche ?

Premièrement, et c’est le nœud du problème, beaucoup ignorent l’existence de cette pratique ! On n’en parle pas assez. Alors qu'elle est largement pratiquée pour les maisons de repos. De nombreuses communes ne savent pas qu’elles peuvent faire appel à des investisseurs pour prendre en charge l’investissement des murs et inversement, les investisseurs ne se manifestent pas car ils ne connaissent pas le procédé.

Ensuite, certains peuvent être refroidis par la lenteur des démarches comme je vous l’ai déjà expliqué.

Enfin, et c’est pour moi une fausse croyance, il y en a qui pensent qu’investir dans une crèche n’est pas rentable. C’est faux. Prenons l’exemple des maisons de repos, qui fonctionnent également sur le partenariat investisseurs privés – exploitants publics, cela marche pour le moment mieux. Pourquoi ? Car ce sont des investissements plus importants (pas en-dessous de 150 lits) et c’est davantage capitalisé. Certes une crèche appelle un investissement moindre mais c’est un bien beaucoup plus reproductible qu’une maison de repos. En outre, et j’en tiens pour preuve les partenaires privés qui ont déjà investi dans les trois crèches à Bruxelles, ils sont satisfaits de leur investissement puisqu’ils conservent leur bail et ne le revendent pas. Ils y trouvent donc un intérêt financier. Et puis je le répète : la crèche est un bien sans chômage locatif (elle sera toujours utilisée) et qui durera sur le long terme, car on suppose qu'il y aura toujours des bébés!

"Quand je vois que l'on met 200 millions dans un stade de foot"

Et le politique dans tout ça, pourquoi ne contribue-t-il pas à faire avancer les choses ?

Les politiques ne savent pas comment faire. Il y a pourtant des solutions. Il faut se mettre autour de la table et faire une série de projets pilotes. On a déjà des projets qui fonctionnent. Au-delà de cela, je pense qu’en Belgique, on a un sérieux problème d’optimalisation de l’accueil de la petite enfance. Cela coûte 240 millions par an à l’ONE. Faites le calcul : 240 millions divisés par le nombre de bébés. Finalement, par famille, ce n’est pas énorme pour l'Etat… Il faudrait investir plus. Quand je vois que l’on met 200 millions dans le nouveau stade national, cela fait réfléchir! En ce qui concerne les crèches, il s’agit bien de l’avenir, sur le long terme, et cela va bénéficier à la population locale et jeune.

Qu’en est-il des crèches dites "privées" ?

On parle dans ce cas de maisons d’enfance, pour la plupart non subventionnées. Mais c’est un casse-pipe. Il faut compter qu’une crèche coûte par année 13.000 euros/place pour son fonctionnement. Dans le cas d’une crèche publique, la commune contribue pour 2.000 euros, les parents pour 3.000, la subvention régionale (ACS et APE) pour 2.000 et enfin la subvention de l’ONE pour 6.000. Alors imaginez devoir faire sans les aides. Cela demande soit à réduire le personnel de la crèche, soit à faire des économies sur d’autres aspects importants (matériel, etc). Sans parler des prix pour les parents qui sont dès lors très conséquents. 700 à 800 euros par mois, ce n’est pas supportable pour de nombreuses familles et pour de jeunes couples.

A côté de cela, il existe également des crèches d’entreprise, mises en place par la société pour ses propres employés. On n’en dénombre qu’une seule chez nous (Swift à Bruxelles) mais à nouveau cela n’a aucun avenir. Car la plupart des entreprises diront que ce n’est pas leur business. Puis leur perdurance est incertaine de nos jours. Les investisseurs ont tout intérêt à travailler avec les communes, c’est plus sûr.

Finalement, comment voyez-vous l’avenir ?

Je reste positif. Car de l’argent, il y en a. Il suffit de regarder combien de milliards d’euros traînent sur les carnets de dépôt. La demande est là aussi, de même que les subventions. J’espère par contre qu’on va davantage entendre parler de cette possibilité partenariat public – privé car cela peut amener une prise de conscience, que ce soit auprès du politique et des communes qu’auprès des investisseurs qui peuvent tirer profit également. Regardez Steve Jobs : quand il a lancé son iPhone, il n’y avait pas de marché non plus. Et pourtant…

N’oublions pas enfin qu’il s’agit d’une problématique sociétale. Ce manque de places dans les crèches, cela affecte directement les jeunes. Je dis toujours : "projet bébé = barrière à l’emploi". Et les premières victimes sont les femmes, les mères. Car elles bénéficient certes d’un congé parental mais ne sont plus payées et cela a un impact sur leur pension plus tard. Je conclurai en disant ceci, un rien exagéré : "Messieurs, si vous voulez voir le taux d’emploi féminin augmenter, investissez dans les crèches et non dans les maisons de repos… "


(1) Découvrez en cliquant ici le manque de places commune par commune

Prenons ci-dessous le cas de Bruxelles et d'une commune comme Anderlecht. En 2013, le Volet 1 du plan Cigogne III de l’ONE a attribué 16 nouvelles places, ce qui conduisait à un taux de couverture de 12,3% à peine.

Le Volet 2 prévoit d'ici fin 2018 de subventionner 314 nouvelles places, ce qui permettra d’atteindre un taux de couverture de 18,9%.

Quant au Volet 3 qui est sur la table, il doit permettre d'arriver fin 2022 à un taux de 36%, à population constante, pour autant que l’on créée un minimum de 772 nouvelles places, ce qui correspond à la création de 21 nouvelles crèches de 36 places chacune. Le budget d’investissement correspondant serait de 25 millions d'euros HTVA.

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