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Si l'année 2008 est marquée, pour l'histoire, du sceau de la plus grave crise financière depuis les années 1930, les prémices de cette crise remontent à l'année précédente avec la défaillance, en juin 2017, de deux fonds spéculatifs de la banque américaine Bear Stearns et le gel, début août, par BNP Paribas, de trois fonds exposés au marché immobilier américain. 

C'est au cours de cet été 2007 que le grand public découvre, sans toutefois toujours bien en comprendre les contours, les termes financiers "subprime", "CDO", "CDS", "ABS" ou "titrisation"... Pour Fortis, le début de la fin commence quelques semaines auparavant, mi-avril 2007, lorsque le bancassureur belgo-néerlandais s'allie à Royal Bank of Scotland et à Santander pour former un consortium en vue d'acquérir la plus grande banque des Pays-Bas: ABN Amro. 

Le Britannique Barclays a dégainé le premier et propose 67 milliards d'euros pour la banque néerlandaise. Les trois larrons sont donc obligés de sortir le grand jeu et présentent une contre-offre estimée à près de 72 milliards d'euros. Un montant colossal. Dont 24 milliards d'euros à charge du seul Fortis. L'offre du trio ne plaît guère au management d'ABN Amro, dont les préférences vont à Barclays, mais en affaires, les zéros pèsent bien plus lourds que les sentiments...

Pour financer son ticket et approuver l'OPA sur ABN Amro, dont Fortis lorgne la banque de détail et la banque commerciale, le bancassureur annonce une augmentation de capital de 13 milliards d'euros et la tenue d'assemblées générales extraordinaires de ses actionnaires à Bruxelles et Utrecht, le 6 août 2007. Ce jour là, en plein été, plus de 3.000 actionnaires réunis ou représentés au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles approuvent les deux opérations à plus de 90% des suffrages. Maurice Lippens, le président de Fortis, triomphe: "Je constate que l'assemblée des actionnaires soutient le conseil d'administration et le management de Fortis de façon énorme", déclare-t-il à l'issue d'un vote et d'une assemblée générale qualifiés d'"historiques".

Mais l'euphorie ne dure guère plus qu'un été. Certes, en octobre, Barclays annonce retirer son offre, ce qui permet au consortium Fortis-RBS-Santander de mettre la main de haute lutte sur 86% du capital d'ABN Amro et d'ainsi réaliser la plus grande acquisition bancaire de l'histoire. Au passage, les Néerlandais n'apprécient guère de voir leur plus grande banque passer sous giron étranger, en partie belge de surcroît... Mais les nuages commencent à s'amonceler. Début novembre, Fortis publie un bénéfice trimestriel moins élevé qu'attendu et l'action du bancassureur connaît sa plus forte baisse en plus de quatre ans.

En mars 2008, alors que Bear Stearns est rachetée par JPMorgan Chase pour une bouchée de pain, Fortis publie ses résultats annuels 2017 et rapporte un coquet bénéfice, quoique en baisse, de près de 4 milliards d'euros. Mais le bancassureur avoue un impact d'1,5 milliard d'euros sur ses résultats de dépréciations liées à la crise des crédits à risque "subprime". Des mesures sont aussi évoquées pour renforcer la solvabilité du groupe.

L'action Fortis a perdu un tiers de sa valeur au cours de l'année écoulée. 2017, annus horribilis? Pas si sûr... L'exercice sera le dernier dans le vert pour Fortis et même son dernier tout court en tant que bancassureur belgo-néerlandais... A vrai dire, l'année 2008 sera encore pire...

En ce début 2008, Fortis, lourdement touché par la crise des subprimes et "les turbulences sur les marchés internationaux", cherche donc à renforcer son capital. Mais sans diluer ses actionnaires et sans toucher au dividende, assurent, la main sur le coeur, ses dirigeants. Le nom de Ping An, actionnaire de Fortis, est cité: l'assureur chinois mettrait plus de 2,15 milliards d'euros pour acquérir une participation de 50% dans Fortis Investments, la filiale de Fortis spécialisée dans la gestion internationale d'actifs.

Et alors que les critiques fusent sur la hauteur de sa rémunération, qui a dépassé les 4 millions d'euros en 2007, le CEO de Fortis Jean-Paul Votron assure dans un mensuel néerlandais que le bancassureur ne ressent "absolument rien" de la crise des crédits sévissant aux Etats-Unis. Il n'empêche que le bénéfice de Fortis au premier trimestre 2008 fond encore de 30%. Et que le groupe a du mal, faute d'acheteurs, à se défaire à bon prix de certains actifs d'ABN Amro que la Commission européenne lui a demandé de céder.

Le 26 juin, coup de théâtre: Fortis surprend le marché en annonçant une augmentation de capital d'1,5 milliard d'euros, de même que la suppression du dividende intérimaire en 2008. En Bourse, c'est la douche froide: le titre Fortis dévisse de près de 20% en une seule séance. L'action, que d'aucuns considéraient comme un placement de "bon père de famille", n'a pas fini sa descente aux enfers...

A partir de là, les choses s'accélèrent. Moins de 15 jours plus tard, et alors que quelques jours auparavant Maurice Lippens asssurait que la confiance était maintenue envers Jean-Paul Votron, ce dernier est poussé au départ, le 11 juillet, remplacé par Heman Verwilst.

Le 17 septembre, Fortis, Dexia et KBC voient partir en fumée, en deux jours, 8,3 milliards d'euros de capitalisation boursière, dont 4 milliards d'euros de moins pour la seule Fortis.

Le 24 septembre, le consortium Fortis-RBS-Santander termine d'acquérir toutes les actions ABN Amro. Las! Deux jours plus tard, Herman Verwilst démissionne à son tour, non sans assurer que Fortis "ne va pas tomber en faillite". Il cède le flambeau à Filip Dierckx. Alors que l'action plonge encore de 20% en une journée, Fortis tente de rassurer les marchés en évoquant pour cinq à 10 milliards d'euros de cessions d'activités "non-stratégiques". Rien n'y fait. Les autorités belges et néerlandaises décident alors d'intervenir en urgence durant le week-end, afin d'éviter un nouveau bain de sang boursier à l'ouverture des marchés lundi. Le 28 septembre, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg mettent 11,2 milliards d'euros sur la table. La Belgique injecte à elle seule 4,7 milliards et prend 49% de Fortis Banque. Maurice Lippens, l'emblématique président du conseil d'administration, est "démissionné".

Le lendemain, terrible désaveu, le management annonce la revente d'ABN Amro: Fortis va se concentrer sur ses activités de base, "afin de restaurer la confiance". ABN Amro aura été un trop gros morceau à avaler...

Mais le 3 octobre, c'est un nouveau coup de théâtre: le gouvernement néerlandais annonce la nationalisation des activités néerlandaises de Fortis, ABN Amro y compris, pour 16,8 milliards d'euros. On parle désormais du "démantèlement" de Fortis et une partie de la presse voit dans la "brutalité" de la décision néerlandaise une "revanche" sur le rachat d'ABN Amro par Fortis, RBS et Santander. Le bancassureur a sous doute également pâti de l'absence d'actionnaires de référence belges à son capital, contrairement à Dexia...

Fort opportunément, le holding Compagnie du Bois Sauvage a vendu, le 3 octobre, 3,6 millions d'actions Fortis au cours de 5,4 euros. A la reprise de la cotation, quelques jours plus tard, l'action ne vaudra plus qu'1,5 euro... Ces transactions ont valu une inculpation du holding pour délit d'initié. Et Luc Vansteenkiste, ancien président de la FEB, administrateur de Fortis et de Bois Sauvage, se voit pour sa part inculpé de délit d'initié et placé sous mandat d'arrêt, passant même plusieurs jours par l'infâmante case "prison". On lui reproche à l'époque d'avoir transmis des informations priviligées à Bois Sauvage à l'issue d'un conseil d'administration de Fortis, le 3 octobre, auquel il a assisté. Une transaction pénale, portant au total sur un montant de près de 9 millions d'euros, permettra de mettre un terme à la procédure pénale en 2013.

Le 6 octobre, nouveau rebondissement: cette fois, l'Etat belge prend 99% du capital de Fortis Banque et en cède dans la foulée 75% à BNP Paribas, la banque française prenant également 100% du capital de Fortis Insurance Belgium, qui regroupe les activités d'assurances en Belgique. En échange, l'Etat belge devient le premier actionnaire de BNP Paribas, avec 11,6% du capital.

On semble se diriger vers un épilogue mais il n'est que provisoire. Le 14 octobre, le cabinet d'avocats Modrikamen introduit une action en référé devant le tribunal de commerce de Bruxelles pour demander le gel du démantèlement de Fortis. Ce même jour, l'action Fortis, suspendue depuis plusieurs jours, sombre de 70% à la reprise de sa cotation, au grand dam de nombreux petits porteurs belges.

Le 18 novembre, le tribunal de commerce de Bruxelles met fin au suspense et rejette la demande de plusieurs milliers d'actionnaires de Fortis de suspendre la vente des activités belges du bancassureur à BNP Paribas. Le cabinet Modrikamen va toutefois en appel et le 12 décembre, un énième coup de théâtre voit la cour d'appel de Bruxelles, siégeant en référé, donner raison sur toute la ligne aux actionnaires de Fortis: toutes les décisions prises par Fortis Holding les 3, 5 et 6 octobre doivent être approuvées par les actionnaires!

Le 19 décembre, la débâcle de Fortis déborde sur le terrain purement politique et entraîne la démission du gouvernement Leterme sur fond de soupçons de pressions exercées sur un magistrat de la cour d'appel de Bruxelles. Herman Van Rompuy devient Premier ministre. Début 2009, la majorité fédérale décide de mettre en place une commission d'enquête parlementaire sur les éventuelles atteintes à la séparation des pouvoirs dans le dossier Fortis.

Le 30 janvier 2009, l'Etat belge, Fortis Holding et BNP Paribas se mettent d'accord pour réaménager les conditions liées à la cession des actifs belges de Fortis au groupe français mais, le 11 février, les actionnaires de Fortis, réunis lors d'une assemblée générale extraordinaire épique au Heysel, rejettent à une courte majorité la vente de Fortis Banque.

Ce refus oblige l'Etat belge, Fortis Holding et BNP Paribas à se remettre autour de la table et un nouvel accord est trouvé le 6 mars: l'Etat belge apportera à BNP Paribas 75% de Fortis Banque et conservera les 25% restants. En outre, Fortis Banque acquiert 25% et une action de Fortis Insurance Belgium. Ce nouvel accord est finalement approuvé par les actionnaires de Fortis lors de nouvelles AG les 28 et 29 avril 2009 à Gand et aux Pays-Bas.

Ce qui reste du bancassureur Fortis, à savoir Fortis Holding, consiste alors essentiellement en des activités d'assurances. En avril 2010, Fortis Holding est rebaptisé Ageas, en clin d'oeil à AG Insurance, le nouveau nom de Fortis Insurance Belgium. Il lui faudra encore plus de huit ans pour solder, en grande partie, l'héritage de la débâcle de Fortis, avec le règlement d'indemnisation des actionnaires finalement approuvé en juillet dernier.

Dix ans plus tard, Ageas est un groupe d'assurances international présent en Europe et en Asie comptant plus de 50.000 collaborateurs. En 2017, ses encaissements ont atteint près de 34 milliards d'euros. Jusqu'à son démantèlement, Fortis était présent dans une cinquantaine de pays et disposait d'un effectif de plus de 65.000 collaborateurs -équivalents temps plein- à travers le monde. Le groupe représentait quelque 2.500 agences bancaires dans toute l'Europe, en tenant compte du réseau ABN Amro. C'était l'un des fleurons de la bancassurance au Benelux... Quant à Fortis Banque, première banque belge devenue BNP Paribas Fortis, sa maison-mère française n'a jamais eu à regretter, vu ses excellents résultats financiers et commerciaux, d'en avoir fait l'acquisition...