Entreprise

Le bruit est assourdissant, la chaleur infernale, l’odeur âcre et les visages des ouvriers noircis. De la fumée s’échappe d’étranges machines à la beauté tout industrielle. Des boules de matière en fusion sont canalisées dans des moules puis refroidies et l’on peut enfin découvrir le produit fini : des verres. Il en est fabriqué un million par semaine dans l’usine Durobor à Soignies et 80 % de cette production est exportée dans une quarantaine de pays sur les cinq continents. Il y a les verres à boire (à bière, à cocktail, à limonade…) et ceux à manger : les verrines. C’est d’ailleurs Durobor qui, en 2003, a inventé ce concept qui a connu un immense succès. Pendant quatre ans, Durobor n’a quasiment produit que des verrines (au point que les machines de production ont dû être adaptées) et en a vendu des millions.

La marque à la bulle au fond du verre

Ce fut l’un des derniers soubresauts du succès avant une descente aux enfers. Car Durobor revient de loin, de très loin. L’entreprise fondée en 1928, sous le nom interminable de la Compagnie internationale de gobeleterie inébréchable, est rapidement devenue un fleuron de l’industrie belge du verre mais son histoire, au fil des décennies qui suivirent, fut jalonnée de sérieuses difficultés. La marque, dont le signe caractéristique est une bulle d’air dans le fond du verre, a changé plusieurs fois de mains et a dû licencier du personnel. Mais la fin, beaucoup de ses employés n’y ont jamais cru.

© de tessières

Anne-Cécile Wuillaume est de ceux-là. Entrée dans l’entreprise en 1998 comme secrétaire, elle est aujourd’hui responsable du marketing. "Durobor, c’est un travail mais c’est aussi les tripes, une passion. Même dans les moments les plus durs, on y a toujours cru et on n’a jamais relâché la pression. On a tenu grâce à la solidarité", dit-elle. "On se serrait les coudes. Si quelqu’un avait un coup de blues, on le soutenait", ajoute son collègue Vincent Assez.

Créateur des verres de Jupiler et de Leffe

Il est tombé dans Durobor quand il était petit. Son père y est entré en 1969 comme designer et il a forgé l’histoire de la marque en concevant les verres de Jupiler et de Leffe. Vincent Assez a suivi ses traces puisqu’il occupe la même fonction depuis 1984. "Le métier a évolué. Mon père travaillait au calque et au crayon, moi avec l’informatique. Les différents propriétaires m’ont toujours laissé une liberté artistique totale", explique-t-il. Une de ses créations phares, c’est une verrine pyramidale à trois étages, "qui a gagné un prix de l’innovation en Belgique et qui a été exposée au magasin du Moma à New York (musée d’Art moderne et contemporain, NdlR). C’est une belle reconnaissance", précise le designer. "Le design belge est une valeur ajoutée. On appose expressément un petit sticker "made in Belgium" sur nos produits", signale Anne-Cécile Willaume.

© de tessières

En 2012, Durobor est repris par le consortium belgo-néerlandais H2-Decover. De gros investissements sont consentis afin de moderniser l’usine avec l’achat d’un nouveau four. Un lourd plan de restructuration frappe l’entreprise : 170 travailleurs perdent leur emploi. Il n’en reste qu’un peu plus de 200. Deux ans plus tard, Durobor n’est pas sorti de l’ornière et le repreneur néerlandais, actionnaire majoritaire, se retire. Durobor garde péniblement la tête hors de l’eau.

Intervention de la Région et du privé

Son sauvetage viendra en juin 2015. La Région wallonne, qui lui avait prêté 15 millions d’euros, décide de transformer ce prêt que Durobor est incapable de rembourser en actionnariat. Decover augmente son capital et 18 actionnaires privés injectent de l’argent. Aujourd’hui, les affaires semblent florissantes et l’entreprise recommence à engager du personnel. Ils sont près de 300 à travailler à Soignies. "Ça a été un défi à relever car il a fallu reconstituer des équipes, former le personnel, transmettre le savoir-faire. C’est une nouvelle chance que l’on nous donne et on ne désespère pas d’augmenter la capacité de production. On en a les moyens", indique Jean-Louis Demoitiez, qui travaille à l’usine depuis 1982, à la maîtrise de production. "Il faut dix ans pour sentir pleinement la matière, la machine", souligne Vincent Assez.

"Durobor a su rebondir, trouver la tendance, le petit plus créatif. On fait toujours un travail de recherche pour satisfaire nos clients. On vient avec une histoire, une gamme et on n’a pas beaucoup de concurrents à ce niveau-là", lance Anne-Cécile Wuillaume. Les clients sont majoritairement l’Horeca (dont de grands noms comme les hôtels Hilton et le Club Med). Durobor créée aussi des designs originaux pour Carlsberg, Jameson ou Granini. En 2014, le chiffre d’affaires se montait à 22 millions d’euros et Durobor ambitionne d’atteindre les 30 millions en 2018. La réputation de l’entreprise emblématique de Soignies n’est plus à faire. Reste à capitaliser sur ce nouveau souffle.