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I nventer un autre monde où il ferait beau tous les jours, où les portes n'auraient pas de serrure, où il n'existerait plus de barrière entre les êtres, où le corps serait en fête et l'esprit en liberté». Ainsi parlait Philippe Bourguignon en 2000, l'année des 50 ans du Club Méditerranée à la barre duquel il a été appelé en 1997.

Tout commença en 1949: avec le Front populaire de 1936 ont déboulé les congés payés et le tourisme a fait un grand pas en avant que la guerre a ralenti mais l'idée fait son chemin, particulièrement dans le chef d'un certain Gérard Blitz qui séjourne en Corse dans un village de tentes du Club Olympique fondé à Calvi par 2 sportifs russes. Belge, fils d'un diamantaire anversois, il a 38 ans et une longue carrière sportive derrière lui. Champion de water-polo, il aurait pu participer aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, s'il l'avait voulu. Très vite, il entre dans la Résistance et après la guerre, trouve, comme il l'écrira un jour, «quelque chose de rentable qui ne soit en opposition avec mon besoin de partage et d'ouverture du coeur» : l'aide au retour à la vie civile des rescapés des camps de concentration.

Revenu de Corse, il dépose le 11 février 1950 à la préfecture de police de Paris les statuts d'une association sans but lucratif. Son objectif officiel: «Développer le goût de la vie en plein air et la pratique de l'éducation physique et des sports». Son nom: Club Méditerranée car c'est dans cette région qu'il allait cultiver sa nouvelle fleur. Son premier champ d'activité: Alcudia, une plage déserte aux Baléares, sans eau ni électricité. Et des tentes, bien sûr. Parmi les fabricants de tentes de camping, un nom qui sonne bien: Trigano père et fils. Et c'est parti. Le prospectus est clair: «Une formule de vacances neuve et sympathique: un village de toile confortable, un personnel nombreux et dévoué (cuisiniers, serveurs, économes), tous les sports méditerranéens, voyage rapide et confortable, distractions de qualité, une nourriture saine et abondante, l'esprit de club (NdlR: et pas encore «du»), un prix forfaitaire étonnant (le club est une association sans but lucratif». Tout est déjà là.

Maurice Blitz, le père de Gérard, utilise sa «voiture-sandwich» pour battre le rappel et le 5 juin 1950, après 36 heures de voyage, 300 personnes débarquent sur la plage des «Perles de la Méditerranée». Elles y retrouvent une vingtaine d'organisateurs dont des moniteurs de sport qu'il est allé pêcher dans son passé de sportif de haut vol, 200 tentes issues des surplus de l'armée américaine fournies par l'entreprise Trigano, une quinzaine de douches, un bar avec percolateur et l'invitation à la convivialité. L'été 1950 voit passer 2.300 privilégiés (dont 30 pc de Belges) pour 10.000 demandes refusées. Et se clôture par un refus des autorités espagnoles, effarouchées par tant de liberté, de renouveler l'expérience.

Dès décembre 1950 paraît le premier «Trident», le bulletin du Club, accessoire de Poséidon, emblème du Club et, bientôt, système de classification des villages. L'été suivant, Gérard Blitz propose les petits hôtels de Majorque (1.600 vacanciers) et Baratti (2.400), en Italie. En 1952, Claudine Blitz, la femme de Gérard qui a connu la volupté des terres lointaines du Pacifique, influence la construction du village de Corfou, façon Tahiti. Les cases sont nées. Le paréo de rigueur, tout comme les «crazy signs» inspirés des danses traditionnelles et la liberté sexuelle. La brise polynésienne souffle. Gilbert Trigano mort le week-end dernier , de fournisseur exclusif du Club, devient l'associé de Gérard Blitz et le trésorier du Club transformé en société anonyme. En 1954 toujours, s'ouvre Djerba la Fidèle, en Tunisie. En 1955, le Club débarque à Tahiti (2 mois de voyage pour 2 mois sur place payables en 18 mensualités). Gérard Blitz y a trouvé son paradis. Il y séjournera régulièrement, s'intéressant au yoga, à la philosophie zen et au bouddhisme.

L'histoire s'emballe. 1956: premier village de neige en Suisse. 1957: apparition du collier-bar, monnaie intérieure du Club. 1960: première possibilité de vacances parents/enfants en Suisse. 1963: Gilbert Trigano devient pdg du Club, Gérard Blitz est «super ambassadeur», les rôles devant s'alterner tous les 2 ans, ce que le Belge n'encouragea pas préférant conserver les fonctions en l'état. 1965: premier village «en dur» à Agadir. 1966: entrée en Bourse de Paris. 1972: création du Club Med Affaires. 1990: lancement du voilier Club Med 1. Cette année-là s'éteint Gérard Blitz resté l'âme du Club même s'il avait progressivement laissé la direction effective à Gilbert Trigano. 1993: Serge Trigano succède à son père. 1997: exit les Trigano, Philippe Bourguignon, tout auréolé du sauvetage d'Euro Disney, devient président du directoire du Club. 2000: le Club a 50 ans. Et s'est bien embourgeoisé. Cinquante ans serait-il l'âge de raison, ou plutôt des raisons d'évoluer. De l'ordre de 120 villages (dont 8 de cases), 36 pays et 5 continents, 1,7 million de G (entils) M (embres) en 2000, 20.000 G (entils) E (mployés) dont la moitié de G (entils) O (organisateurs) et un chiffre d'affaires de 1,88 milliard d'euros (+ 28 pc) pour un bénéfice net de 59 millions d'euros (+ 51 pc).

Restent la formule du tout compris, le sport à volonté comme les buffets, la fête permanente, des sites choisis et des mini-clubs qui ont encouragé la reconversion des GM des débuts. Les colliers ont laissé la place aux carnets de tickets, eux-mêmes remplacés par un système électronique, certes moins baba. Ceci pour la partie la plus visible de l'iceberg du vacancier.

Car depuis 3 ans, certains villages ont été rénovés, d'autres vendus ou sont nés (une dizaine en 2000 et 14 prévus en 2001). Avec Philippe Bourguignon, le Club s'est lancé dans un vaste programme de relifting, de doublement de sa taille en 3 ans et de diversification se finançant notamment par la vente de murs de certains villages pour devenir rapidement «un des leaders mondiaux du tourisme». Il a racheté Jet Tours, 4e voyagiste français aux performances modestes, tout en affirmant par la voix de son pdg qu'il n'a pas «vocation à devenir un acteur du tour-opérating de masse», étant convaincu du potentiel de croissance des villages, notamment «en grappe autour d'un aéroport». Il a inauguré à Paris l'an dernier un nouveau concept de loisirs au coeur de la ville, le Club Med World; construit actuellement le numéro 2 à Montréal et penserait à Bruxelles pour le numéro 3. Il serait en discussion avancée pour le rachat de Gymnase Club, le numéro 1 français des salles de remise en forme.

Jusqu'à oublier le «sea, sex and sun» de ses débuts? On attend les futurs villages «BaZic», destinés à «attirer les jeunes avec une offre musicale et sportive», comme un retour aux sources; on parle aussi d'un projet «Retreat» de «petits villages de luxe pour une clientèle plus calme», comme pour toujours plus ouvrir l'éventail, qui d'amateur d'antan s'est fait résolument professionnel.

© La Libre Belgique 2001