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C’est un incroyable marathon que d’arriver à faire respecter les droits des travailleurs qui fabriquent et confectionnent, loin là-bas, en Chine et ailleurs, les articles et équipements sportifs pour des marques qui ont pignon sur rue. On parle d’heures de travail excessives, de salaires dérisoires, de travail des enfants, d’absence de liberté d’association, etc. dans les filières de production. L’actuel Euro 2012 de foot et les tout proches Jeux olympiques de Londres, à l’audience quasi planétaire, représentent évidemment l’occasion idéale de mettre en lumière ceux qui se cachent derrière les ballons, les maillots et le reste. Et de mettre sur la sellette les marques pour les pousser à bouger. Où en est-on aujourd’hui ?

Depuis des années, "Play Fair" - alliance internationale qui associe la "Clean Clothes Campaign" (la Campagne internationale vêtements propres) et des fédérations syndicales internationales des travailleurs de l’habillement et, aujourd’hui, de la construction - interpelle les grands du sport : les instances olympiques, celles de l’UEFA et de la Fifa, et les marques, avec, en points d’orgue, les Jeux d’Athènes en 2004 et ceux de Pékin en 2008.

En 1996, les images de ces enfants fabriquant des ballons de football au Pakistan avaient fait le tour du monde. La question était sur la place publique. S’en est suivi un accord entre gouvernements et marques pour remédier au travail des enfants dans la confection des ballons. En 2010, lors de la Coupe du monde de football, "Play Fair" a relayé un rapport réalisé par un organisme américain qui faisait le bilan sur la question. Sa conclusion : le problème est loin d’être résolu. On trouve toujours des enfants au travail, principalement à domicile. Les principales causes sont... les mauvaises conditions de travail et de salaire des adultes.

Et pourtant, les Adidas, Nike, Puma et consorts s’engagent désormais à respecter les droits des travailleurs via des codes de conduite qu’ils contrôlent en se basant sur des audits sociaux. Mais "ces audits sont parfois utilisés comme cache-misère. Au mieux, ils mettent le doigt sur une série de violations mais les changements ne suivent pas", explique Jean-Marc Caudron, animateur d’achACT, le nouveau nom de la Campagne vêtements propres en Belgique francophone (plate-forme composée de 25 syndicats, ONG, organisations sociales et de consommateurs).

Par contre, suite aux interpellations, "à partir de 2008, des marques ont commencé à s’engager concrètement", reprend Jean-Marc Caudron. Ainsi, "l’industrie du sport a montré ces derniers mois, et en particulier en Indonésie, une réelle volonté d’enfin créer un cadre sectoriel de respect des droits des travailleurs", souligne achACT. A la clé, la signature d’un accord entre marques internationales, industriels et syndicats indonésiens pour garantir l’exercice de la liberté syndicale.

Autre élément de satisfaction dans la foulée de l’accord, très concret : le paiement, par un fournisseur de Nike, de 600 000 heures supplémentaires prestées ces deux dernières années et non payées. Autre cas : dans la fermeture d’une usine près de Jakarta après que son patron est parti à l’étranger avec la caisse, les travailleurs n’ont pas reçu les indemnités de fermeture, estimées à 2,8 millions d’euros. Interpellées par les travailleurs, certaines marques, dont Nike, ont participé à un fond d’indemnisation à hauteur d’1,3 million. Sollicité à maintes reprises pour compléter la somme, Adidas, autre client important, n’a toujours pas réagi. L’organisation achACT a donc lancé une action la semaine dernière sur son site, proposant au public d’interpeller en ligne Adidas. "On a pour habitude de poursuivre nos actions jusqu’à ce qu’il y ait une solution au problème, jusqu’à ce que les travailleurs obtiennent leurs indemnités en l’occurrence", martèle Jean-Marc Caudron. D’autant qu’Adidas a les moyens de payer, poursuit achACT : ses profits ont augmenté de 18 % en 2011 ; en outre, la marque a dégagé 125 millions d’euros pour obtenir le titre de principal sponsor des JO de Londres ; et sur le terrain, elle sponsorise l’équipe de foot allemande pour 38 millions d’euros par an et l’équipe espagnole pour 25.

En février dernier, l’alliance "Play Fair" dénonce, nouveau rapport à l’appui, l’exploitation des travailleurs qui fabriquent les produits à l’effigie des JO de Londres. Le rapport est basé sur des recherches dans deux usines chinoises qui fabriquent badges et mascottes. Le Comité organisateur des Jeux de Londres s’engage alors à plus de transparence, en publiant par exemple la liste des fournisseurs. Au Comité international olympique de donner "un message clair à tous les futurs organisateurs de JO : l’exploitation n’est pas acceptable", estimait à l’époque Carole Crabbé, coordinatrice d’achACT. "Mais jusqu’à présent, le CIO refuse de créer et de contrôler des conditions plus justes pour les travailleurs." Enfin, le dernier rapport en date, intitulé "Fair games" (voir ci-contre), montre que "de graves violations se perpétuent de manière systématique, notamment en Chine, mais aussi au Sri Lanka et aux Philippines, et notamment chez les fournisseurs d’Adidas".

Le marathon n’est pas fini