Entreprise

L’Ihecs forme les journalistes de demain. Une partie des étudiants de la section Presse et Information choisissent la spécialisation "Presse Magazine" dans le cadre de leur seconde année de Master. L’occasion pour eux de s’immerger au cœur d’une problématique et donner à voir le monde différemment. Cette année, ils sont partis à la découverte de l’agriculture et de ses acteurs en Belgique francophone et en ont ramené des reportages sensibles, dont celui que vous lirez ci-contre. Des reportages qui seront prochainement édités dans un "Mook" (publication hybride, entre magazine, revue et livre) reprenant l’ensemble des productions.


A Courtil, dans la région du Luxembourg, l’exploitation de Marc Grandjean est à côté de l’église du village. La ferme apparaît déserte, derrière un chemin en pierre. Dans l’étable, une centaine de vaches se repaissent de foin calmement. Des machines fonctionnent à plein régime autour d’elles. Un robot-raclette zigzague entre leurs pattes, poussant la crasse dans les interstices du sol rainuré. Plus loin, un portique dont les câbles sont couverts de toiles d’araignées s’ouvre automatiquement à chacun de leurs passages. Une toupie géante rabat le foin près de leurs mâchoires qui mastiquent sans fin. Des faisceaux lumineux rouges traversent l’étable mais les bêtes ne semblent pas s’en soucier. Certaines font même la file, tranquillement, vers la salle d’où semblent provenir les rayons lasers. Dans un espace surélevé, le bureau de Marc Grandjean offre une vue panoramique sur l’étable 2.0. Derrière son ordinateur, le fermier s’assure que rien ne vienne troubler l’interminable manège, étudié pour inciter les vaches à aller de leur plein gré se faire traire par un robot omnipotent.

Marc Grandjean était l’un des premiers agriculteurs belges à investir dans un robot de traite en 2000. Aujourd’hui, sa ferme est entièrement gérée par des machines à la pointe de la technologie, qu’il dirige, entre autres, de son smartphone. Bien qu’il soit encore une exception dans le milieu, Marc Grandjean est l’exemple même de cette nouvelle tendance qui s’implante dans les exploitations agricoles. En Région wallonne, plus de 75 % des agriculteurs travaillent avec des ordinateurs sur lesquels ils archivent les données de leurs exploitations. Ces données permettent par exemple de connaître les rendements précis d’une vache laitière, sa période moyenne de gestation, ses chaleurs, la température de son corps… Lorsque l’une de ces données change brutalement, le fermier sait que l’animal ne va pas bien. Regrouper les informations sur ordinateur lui offre une meilleure connaissance de sa ferme et lui permet de gérer les événements imprévisibles plus rapidement.

Tous les métiers à la fois

Avec l’arrivée des objets connectés, le métier a pris un nouveau tournant. En plus de leurs connaissances de la terre et des animaux, les agriculteurs doivent connaître l’informatique et avoir un esprit logique : la profession s’est intellectualisée. "Avant, c’était un peu l’imbécile de la famille qui reprenait la ferme. Maintenant, on est chef d’entreprise, mécanicien, secrétaire, comptable, fiscaliste, chasseur de primes… On fait tous les métiers à la fois" , explique Manu Pirlot, cultivateur à Hollognes-sur-Geer dans la province de Liège. Grâce à son tracteur guidé par système GPS, il s’occupe à lui seul de 225 ha de terres sur lesquelles il cultive légumes et céréales. Les agriculteurs de la vieille génération ont plus de mal à s’adapter."Certains ne savent même pas comment utiliser une souris" , rappelle Marc Grandjean. Certes, il existe des formations pour se mettre à niveau mais les plus âgés sans successeur préfèrent souvent garder leurs vieilles habitudes.

L’installation de robots répond à deux motivations différentes. D’un côté, ceux qui souhaitent diminuer leur charge de travail et, de l’autre, ceux qui veulent augmenter la productivité de leur exploitation. Un fermier peut aujourd’hui labourer ses champs en lisant son journal. Confortablement assis sur le siège chauffant de son tracteur, il se laisse guider par système GPS. Ou encore laisser ses vaches se faire traire quand elles le décident, de manière totalement autonome, en passant par un robot de traite. Jean Devillers, un vétérinaire de ferme très enthousiaste des nouvelles technologies, estime que les gens ne se rendent pas compte de l’effort physique que demandait le travail agricole par le passé. "Ce serait une aberration de faire certains travaux comme ils étaient faits à l’époque, plusieurs palpés génitaux par jour, vous imaginez ? C’est quand même plus agréable de me promener avec une tablette à la main et de regarder sur mon programme si Blanchette est en chaleur ou pas. Ceux qui disent que c’était mieux avant, ce sont ceux qui n’étaient pas du métier à l’époque." Jean Devillers est donc emballé par les innovations. "La technologie a considérablement amélioré notre quotidien. Avant, la vache appelait le fermier, qui, lui, appelait le vétérinaire. Aujourd’hui, je ne dois plus attendre toute la nuit lorsque je sais qu’une vache va vêler. Grâce à un programme, je peux garder à l’œil la température de son corps et lorsqu’elle chute, je sais qu’elle va mettre bas. Si je ne regarde pas le programme à temps, je reçois un SMS me prévenant qu’il est l’heure."

Marc Grandjean, producteur laitier, rappelle pourtant que dans un système robotisé, la partie d’observation et de surveillance est très importante. "Il ne faut pas croire qu’un robot permette de laisser ses vaches seules constamment. Le temps gagné à ne plus faire les tâches quotidiennes ne doit pas seulement être transformé en temps libre, il doit être utilisé à superviser la ferme. Les fermiers qui s’imaginent qu’un robot va leur permettre de partir en vacances tout le temps vont vers la chute. C’est là le danger du système, celui de se laisser aller dans le confort. Il faut toujours avoir de la rigueur."

Des vaches qui ne voient plus le ciel

Il faut distinguer les machines qui servent à l’élevage (lait et viande) de celles qui servent à la culture (légumes et céréales). Marc Grandjean est le précurseur de l’élevage laitier robotisé en Wallonie. Son étable est organisée de manière à ce que les vaches circulent librement mais toujours dans le même sens et passent par un robot de traite après avoir mangé. Elles sont attirées par le robot d’abord par leur envie d’avoir leurs pis soulagés mais aussi car elles savent qu’elles y recevront des friandises sous forme de compléments alimentaires. Pendant la traite, le robot contrôle la qualité du lait. Ensuite, les vaches vont se reposer puis retournent manger, et ainsi de suite. Cette pratique permet aux animaux de suivre leur propre rythme et se faire traire quand ils le désirent plutôt qu’une fois le matin et une fois le soir selon l’horaire du fermier. Lorsqu’une vache passe par le robot, elle est directement reconnue et la machine sait s’il est nécessaire de la traire ou non. Sinon, la vache est relâchée et repasse plus tard.

Le risque avec ces robots, c’est que les vaches ne voient plus jamais la couleur du ciel. Tous leurs besoins étant rencontrés dans l’étable, l’éleveur ne doit plus les mettre en pâturage. Comme aucune loi ne réglemente la situation, le choix est dans les mains du fermier. Marc Grandjean laisse ses vaches dehors la moitié de l’année car cela lui permet de faire des économies sur la nourriture, mais cela lui demande aussi plus de travail. D’autres préfèrent éviter cette corvée, retirant aux vaches la satisfaction de gambader dans l’herbe fraîche des prairies.

L’exploitation des terres connaît une évolution technologique différente de celle de l’élevage. Les cultures, faisant face à moins d’imprévus, sont d’autant plus automatisées. Pour le désherbage, l’épandage, le semis et la récolte, des tracteurs géants font en quelques heures ce qui prenait des jours aux saisonniers à l’époque. Manu Pirlot gère à lui seul ses 225 ha de terres. "A l’époque, la moitié du village venait travailler à la ferme de mon grand-père. Il y a vingt ans, mon père avait encore quatre ou cinq ouvriers mais quand je suis arrivé, le dernier est parti. Maintenant, je suis tout seul. De temps en temps, mon voisin vient m’aider avec ses tracteurs mais c’est tout."

Jérôme, dompteur de Puma

En cette fin d’automne, Manu sème du froment à bord de son tracteur insonorisé. A la pause de midi, il rejoint la ferme familiale où il vit dorénavant seul avec sa femme. Il avale une tartine dans la cuisine. Son épouse ne rentre que le soir et ses enfants étudient la médecine et la musique à Bruxelles. Devant sa maison, un monstre de 25 tonnes engloutit des betteraves à raison d’un hectare (10 000 m²) par heure. Sur un champ voisin, des lumières défient la pénombre qui s’installe. Toute la nuit, une gigantesque automotrice de treize mètres de long va y arracher des pommes de terre. Avec la pluie pour seul obstacle, cette bête au doux nom de "PUMA III" sera domptée par Jérôme, 25 ans. Seul, il a investi dans cette machine et l’utilise tous les jours sur des champs d’agriculteurs de la région.