Entreprise

Les appels à une plus grande "responsabilité sociétale" de la part des entreprises (RSE) et la promotion d’un entrepreneuriat "social" se multiplient depuis quelques années et remettent en question le seul objectif de rentabilité économique (voir notamment "LLE" du 14/8/2010).

Parallèlement à un enthousiasme croissant, des critiques se font également entendre à propos des dérives possibles de ces initiatives dès lors qu’elles sont envisagées comme une privatisation de l’action sociale au détriment de l’Etat et/ou comme un paravent tenant davantage de l’opération de communication que du réel changement de pratiques ("greenwashing"). En outre, l’intégration plus grande d’objectifs sociaux et environnementaux dans le fonctionnement de l’entreprise est loin d’être aisée et pose de nombreuses questions (articulation concrète des objectifs et des pratiques, attentes des parties prenantes, etc.).

Dans les débats relatifs à ces questions, deux constats sautent aux yeux. Premièrement : les entreprises et consultants semblent avoir parfois tendance à "réinventer l’eau chaude" et à appréhender ce phénomène comme totalement nouveau. Or, dans une perspective historique, l’intégration de logiques sociales dans l’activité économique a toujours existé et s’est manifestée sous plusieurs formes. Une des formes que revêt depuis longtemps cette imbrication est l’économie sociale, champ par excellence dans lequel des "entreprises sociales" mettent l’activité productive au service d’objectifs sociétaux (insertion socioprofessionnelle, recyclage, commerce équitable, finance solidaire, etc.).

Un second constat est le manque de grilles de lecture suffisamment globales pour appréhender la poursuite d’objectifs multiples à travers l’activité économique. Tandis que les écoles de gestion se sont spécialisées dans la formation de managers capables de manier des outils sophistiqués dans le but d’améliorer l’efficacité et la rentabilité, d’autres types de formations universitaires (sociologie, philosophie, psychologie, etc.), ont développé des approches centrées sur l’humain, mais en les appliquant relativement peu à l’activité économique, ou du moins sans en maîtriser la complexité et la "technicité", et donc souvent sans intéresser les écoles de gestion.

Dès lors, à part en cumulant les diplômes, les étudiants ne se voient guère proposer de formations intégrant en profondeur les dimensions économiques, sociales et environnementales. Or, l’attente des étudiants, y compris dans les écoles de gestion, est de plus en plus forte, tel que le révèle l’augmentation constante du nombre de mémoires et de stages liés à des formes alternatives d’entreprises. Par conséquent, on peut dire qu’il y a aujourd’hui un décalage, au moins partiel, entre l’offre et la demande en termes de formation à l’entrepreneuriat social en Belgique. Pourtant, à l’étranger, les écoles de gestion les plus prestigieuses (Harvard, Duke, Oxford, Cambridge, HEC-Paris, ESSEC, etc.) ont franchi le pas en proposant des masters entiers centrés sur ce thème.

Dans les écoles de gestion belges, au départ de recherches et de (parties de) cours intégrant des thématiques d’entrepreneuriat social, certains professeurs ont pu construire des cours ou même des programmes complets autour de ce champ. Citons, par exemple, le Programme européen en Microfinance initié par Solvay (ULB) et l’Université de Mons. A HEC-Ecole de Gestion de l’Université de Liège, une filière de spécialisation du Master en Sciences de Gestion porte spécifiquement, depuis cette année, sur le "Management des Entreprises sociales" (www.ces.ulg.ac.be).

A terme, il serait opportun que ces thématiques ne restent pas cantonnées dans des cours et des programmes particuliers, mais s’invitent également dans toute la formation en gestion. Ainsi, tout cours "classique" de finance ou de marketing, par exemple, pourrait comporter à la fois une réflexion sur les questions éthiques liées aux "outils" et une application de ces disciplines à des entreprises différentes du modèle dominant. De la même façon, les Baccalauréats "professionnalisants" (comptabilité, commerce, etc.) devraient davantage associer l’apprentissage de techniques à une réflexion sur la responsabilité des entreprises face aux défis sociétaux. Etant donné les dérives d’une économie "déconnectée" des autres sphères de la société, telles que les crises successives les ont révélées, cette évolution est selon nous primordiale. Une société plus juste passera nécessairement par des managers formés non seulement à être des gestionnaires et des leaders compétents, mais également outillés pour réfléchir et agir comme citoyens responsables et solidaires.