Entreprise

PORTRAIT

Son père le voyait bien rentrer dans les «affaires», il opta pour la médecine. Avant de plonger dans les milieux économico-financiers, avec succès. Sa plus grande réussite? Créer EBA sur la faillite de TEA et revendre la compagnie, 5 ans après, à Virgin en réalisant une très sérieuse plus-value. Son plus grand regret? Ne pas avoir pu sauver, 5 ans après, City Bird née en 1996 et ses 600 employés.

«Quand on fait quelque chose, il est clair qu'il y a toujours des erreurs mais tout avait été fait pour les réparer. Jusqu'au dernier moment, on a fait ce qu'il fallait pour assurer la survie de City Bird», s'exclame aujourd'hui Victor Hasson. «Deux choses sont arrivées: les attentats du 11 septembre et la défection de notre repreneur, Thomas Cook, qui, pour moi, ne peut être excusée par le 11 septembre. Une action au fond a d'ailleurs été engagée avant la faillite.» De son côté, le tour-opérateur allemand Thomas Cook, par la voix de son vice-président, Wim Desmet, également responsable pour la Belgique, insiste: «City Bird s'inscrivait dans notre stratégie d'organisateur de voyages intégré et sans le 11 septembre et ses conséquences, nous n'aurions jamais connu tous ces problèmes. La décision du «board» allemand, qui devait être une formalité, est devenue essentielle.»

Victor Hasson se définit lui-même comme un entrepreneur et il ne compte donc pas en rester là, «une fois digérés les événements»: «À l'heure actuelle en Belgique, nous sommes dans une situation d'opportunité maximale. Qui s'intéresse au secteur? Qui a envie d'y faire quelque chose? Nous nous retrouvons comme en 1991 (NdlR: quand il a créé EBA): il y a moins de passagers qu'avant et une flotte à disposition. Or, qui connaît le management dans le secteur? Tout ce qui n'est pas la Sabena a été créé par Georges Gutelman et moi.» À propos de la Sabena, un de ses «chevaux de bataille»: «Il n'y a plus de «home carrier» chez nous. Si des solutions rapides et intelligentes ne sont pas trouvées très vite, la Sabena, qui a fait la pluie et le beau temps en Belgique, qui a servi et étouffé le secteur, n'existera plus. En tout cas, le dossier Sabena ne nous laisse pas indifférents.»

RETOUR EN ARRIERE

Retour en arrière. L'histoire commence au Burundi en 1957. Victor Hasson naît dans une famille aisée, son père s'occupe d'import-export de café. Il quitte bientôt l'Afrique pour Nice, Paris et, enfin, Bruxelles. Il a 10 ans. Études secondaires, cours de médecine à l'ULB. En 1982, à 25 ans, il décide d'accepter l'offre familiale et de faire ses armes dans City Hotels, groupe hôtelier mis sur pied en 1975 par ses oncles maternels et Salomon Israël. Quatre ans plus tard, entouré de son père et de son frère Albert, il rachète des parts à ses oncles et prend la tête du groupe. En compagnie d'Albert et de Salomon Israël. L'affaire est en route. Et la diversification à l'ordre du jour. L'introduction en Bourse aussi, en 1991.

Cette année-là, l'aéronautique pointe le bout de son nez et Victor Hasson répond présent à l'appel de Georges Gutelman - c'est le début d'un duo de choc: «Nous sommes une équipe», répète Victor Hasson - et de Jean Gol - qui assiste le patron de TEA, compagnie charter à reprendre. Enfin presque. S'il rejette l'offre, il n'en commence pas moins à s'intéresser au secteur et à suivre TEA. Et à attendre la faillite de la société pour créer un nouveau projet à partir des contrats avec Neckermann et Sunsnacks... et Wim Desmet déjà. «Cela permettait une rentabilité immédiate avec une mise de fonds minimale», déclare-t-il en 1996 avec le réalisme qui le caractérise. «Dans les avoirs de TEA, il y avait un contrat liant la compagnie à Sunsnacks, qui a été repris», raconte Wim Desmet. «Si nos relations furent un peu tendues au début, assez vite, j'ai éprouvé du respect pour lui, c'est un businessman qui a une parole, actif et créatif. Ensemble, nous avons mis sur pied beaucoup de produits aériens.»

Hôtels, avions, tour-opérateur: la boucle est bouclée. EBA est née. Euro Belgian Airlines. Credo: des prix bas. Corollaire: un taux de remplissage élevé. Quand le Bruxelles-Rome est affiché à 1 165 € (47 000 FB), EBA propose un ticket à 138,2 € (5 575 FB). Ce sont d'abord Rome et Barcelone, ensuite Nice et Milan en code-share avec la Sabena. Les agences qui, au début, boudent ces produits plancher pour cause de marge tout aussi plancher, sont rapidement débordées tant le succès est au rendez-vous. Et suscite la convoitise de Richard Branson, ce milliardaire anglais qui a toujours rêvé posséder sa propre compagnie. C'est chose faite en 1996 via son groupe Virgin. EBA devient Virgin Express et règne sur le trafic européen.

LE PREMIER BENEFICE

Reste le long-courrier. Et une demande de Neckermann, encore, ou plutôt, maintenant, Nur Touristic Benelux (Neckermann, Sunsnacks et All Seasons). Une nouvelle compagnie voit alors le jour, City Bird SA, spécialisée dans le long-courrier à bas prix. À sa tête, le duo, toujours: Victor Hasson et Georges Gutelman embarqués une fois de plus dans le même bateau. Et Wim Desmet: «Le premier vol de City Bird, à destination du Mexique, je l'ai fait avec Monsieur Hasson. City Bird et Nur ont eu ensemble un programme gigantesque.»

Mexique, République Dominicaine, Cuba, Jamaïque et, plus tard, Isla Margarita (au large du Venezuela) en charter pour Nur Touristic; New York, Miami et la Californie en régulier. Wim Desmet avait mis Victor Hasson en garde à l'époque: «Il faut faire attention avant de s'en aller combattre les grosses compagnies qui pèsent sur le trafic transatlantique.»

En 1999, la compagnie enregistre le premier bénéfice de son histoire: 3,8 millions d'€ (153 millions de FB). «Un de nos atouts est le fait que nous avons concentré 72 pc de nos activités dans des secteurs sans risque commercial», confie à l'époque l'administrateur délégué: des vols réguliers vers des destinations en nombre limité, du transport charter, du cargo et des opérations de sous-traitance pour d'autres compagnies. Or, avec le recul, Victor Hasson constate aujourd'hui que pour réussir dans le long-courrier, «secteur difficile aux recettes différentes du court et moyen-courrier», il faut «avoir une classe Affaires qui marche» avec un programme de fidélisation qui plaît aux entreprises, et pas seulement proposer des prix 50 pc moins élevés que ses concurrents. Sans compter la «concurrence déloyale» pratiquée par Sobelair. «Au début, nous étions presque les seuls dans notre catégorie», se rappelle Wim Desmet. «Voyant notre réussite, Sobelair a commencé des vols, après City Bird, au départ de Bruxelles.» S'ensuit une guerre des prix entre compagnies aériennes, la sérieuse grimpette du prix du kérosène et du dollar, et, inévitablement, des problèmes de surcapacité. «On a tous perdu un argent fou dans cette affaire», assure Wim Desmet. «Nous avons donc décidé il y a 2, 3 ans de baisser nos capacités en long-courrier en recentrant nos destinations.» Et, début 2001, la Sabena résilie anticipativement le contrat de location de 2 MD-11. C'est assez dire que la Sabena, Victor Hasson ne la voit pas d'un bon oeil. Et n'hésite pas à le dire.À l'annonce du premier bénéfice de la compagnie début 2000, Victor Hasson planche sur un élargissement de la flotte de 7 à 17 avions pour 2001... En 2001, le 4 octobre, City Bird est déclarée en faillite par le tribunal de commerce de Bruxelles après un suspense qui démarre début juillet avec la demande de concordat, et devient haletant à la veille de l'homologation dudit concordat, le 26 septembre dernier.

VICTOR PAR CI, VICTOR PAR LA

Entre-temps, il y a eu un plan financier prévoyant de reconfigurer la compagnie sur le court et le moyen-courrier au départ de la Belgique et de la France, en abandonnant le long-courrier et le fret; tenant compte d'une réduction du personnel (200 personnes) et de la reprise par Thomas Cook. Il y a eu, surtout, les événements du 11 septembre et Thomas Cook, son principal client, son partenaire, qui a changé d'avis, renonçant à reprendre 400 des 600 et quelque employés (comme le prévoit le plan financier), et 8 avions de plus alors qu'une dizaine des 80 éléments de sa flotte - la plus grande flotte charter du monde - sont déjà cloués au sol. C'est le crash.

Après que le tribunal, par deux fois en référé, a donné raison à City Bird, sommant Thomas Cook de respecter ce qui est devenu un «contrat» juridiquement valable, subitement, il retourne sa veste et City Bird doit plonger. Le «Flying dream» a vécu, laissant un personnel aussi surpris qu'anéanti.

«City Bird a un esprit terrible», peut-on entendre au coeur de la compagnie, «tout le monde a envie de turbiner. Bien sûr, la compagnie a eu des difficultés financières, notamment à cause de la clause de non-concurrence avec Virgin qui l'a obligée à faire du long-courrier pas très rentable. L'esprit est très jeune ici et l'ambiance était très familiale au début», rapporte-t-on encore. Victor par-ci, Victor par-là. Des employés qui assistent aux conférences de presse souriant aux remarques pince-sans-rire de leur patron; derrière celui qui tente de forcer le destin et la main à Thomas Cook; présents au tribunal de commerce quand leur chef de file, après avoir convaincu les actionnaires de tout lâcher pour sauver ce qui peut l'être, plaide encore et encore devant les créanciers, amadouant Boeing et obtenant finalement un répit. De plus courte durée que prévu...

S'il fallait qualifier son style? Selon une personne qui a travaillé avec lui au quotidien: «C'est un battant, assez ambitieux, très intelligent, entreprenant, qui n'a pas peur de bousculer les pensées toutes faites et qui, s'il a une idée en tête, la réalise, par la porte ou par la fenêtre.» Et des idées, Victor Hasson n'a sûrement pas fini d'en avoir.

© La Libre Belgique 2001