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L'allée qui mène à la brasserie de Nanjing (Nankin en français) vient de recevoir un sérieux coup de balai. C'est qu'il y a deux semaines, la filiale d'Interbrew a reçu la visite de Jean-Luc Dehaene. L'ancien Premier ministre belge, qui était venu en 1998 inaugurer le lancement d'une nouvelle bière ambrée (la Hu Pi) du groupe belge, est aujourd'hui administrateur du géant brassicole. A ce titre, Jean-Luc Dehaene, flanqué de trois autres membres du conseil d'administration, est donc revenu à Nankin, au début du mois, pour y visiter les deux brasseries locales (Nanjing Breweries et Jingling Breweries), dans le giron d'Interbrew depuis cinq ans.

Depuis le début des années 90, la Chine est devenue le deuxième marché brassicole au monde (derrière les Etats-Unis). Voyant dans ce réservoir de 1,3 milliard de consommateurs un nouvel eldorado, les ténors de la bière (Anheuser Busch, Carsberg, Heineken, SAB, etc.), y ont tous pris pied. Certains, comme le brasseur danois Carlsberg, s'y sont cassés les dents en investissant massivement dans la construction d'une brasserie sur place. D'autres comme le numéro un mondial, l'américain Anheuser Busch, ont attendu dix ans afin de rentabiliser leurs activités chinoises. `Le marché chinois est très concurrentiel: tous les grands de la bière y sont présents. Il est très difficile d'y gagner de l'argent´, souligne Ivan Korsak, l'attaché économique et commercial de la Région bruxelloise à Shanghai. `La Chine n'est un marché unique. Ses 27 provinces sont en fait 27 pays qui ont chacune leur degré de développement et d'ouverture à l'égard des étrangers. Chaque province, voire chaque ville, a sa propre bière locale et est très protectionniste à l'égard des bières d'autres localités ou des marques étrangères. ´

A la différence de ses concurrents, Interbrew ne s'est pas jeté, tête baissée, sur ce marché et a opté pour `la politique des petits pas´. Les liens du groupe belge avec l'Empire du Milieu remontent en fait à 1983, lorsque les brasseurs d'Artois ont apporté leur assistance technique pour la construction de la brasserie Zhu Jiang, le premier producteur de bière dans la province de Guangdong (Canton), et d'une autre à Pekin. En 1993, Interbrew tente de lancer sa Stella Artois en Chine avec l'aide de Zhu Jiang. Sans succès. Ce n'est qu'en 1997 qu'Interbrew fait réellement ses premiers pas en Chine. La société prend une participation majoritaire dans les deux seules brasseries de Nankin (le solde des actions est aux mains des autorités locales), une métropole de 6,3 millions d'habitants, située à 300 kilomètres au nord-ouest de Shanghai.

Après des débuts laborieux, les deux brasseries de Nankin sont à présent remises à flot. `L'objectif est d'atteindre l'équilibre financier d'ici la fin de l'année´, précise Fabrice Gerli, le directeur financier de la filiale chinoise, le seul cadre belge d'Interbrew en poste là-bas. `Cet investissement nous a servi d'école mais nous ne pouvons pas conquérir la Chine à partir de Nankin´, reconnaît Patrice Thijs, vice-président d'Interbrew, responsable des opérations du groupe en Chine.

En 2001, les deux brasseries de Nankin (qui emploient 800 personnes) ont brassé 400000 hectolitres, soit à peine 3 pc de la province de Jianzhu. Ses principales bières sont la Jingling et la Yali, deux pils, et la Hu Pi (bière ambrée).

Pourquoi le brasseur belge n'a-t-il pas grandi plus vite dans ce pays? `Parce que le management local n'était pas prêt. A présent, nous avons formé des brasseurs sur place et nous regardons de près les opportunités´, répond Patrice Thijs. Un fait est sûr: Interbrew est prêt à présent à enclencher la vitesse supérieure. Le marché chinois est en pleine consolidation: en 1995, on dénombrait encore 832 brasseries; en 2002, elles ne sont plus 540 et, de l'avis de Wai Kee Tan, le directeur général de la brasserie de Nankin, la consolidation devrait se poursuivre pour ne laisser à terme que 200 brasseries. Et Interbrew entend bien prendre sa part du gâteau. Le 29 mars dernier, le groupe belge a donné le `la´ en signant un protocole d'accord avec Zhu Jiang, son partenaire historique en Chine, qui lui permet d'entrer dans le capital de cette brasserie à hauteur de 25 pc dans le cadre de son introduction en Bourse. Avec une production annuelle qui devrait atteindre cette année les 9 millions d'hectolitres, la brasserie de Zhu Jiang est leader dans la province de Canton, l'une des provinces les plus prospères de Chine. Sur l'échiquier national, elle occupe la quatrième place (avec une part de marché de 4 pc), loin derrière Tsingtao (21 millions d'hectolitres), le premier brasseur du pays. Ses marques phares sont la Zhu Jiang, la Supra (une bière `fraîche´ non pasteurisée, du type de celle de Cass en Corée, très à la mode en Chine). L'entrée d'Interbrew dans le capital de Zhu Jiang devrait être finalisée cette année.

La consommation annuelle de bière en Chine par habitant est actuellement de 18 litres, alors que la moyenne asiatique est de 24 litres. C'est dire le potentiel du marché chinois. A noter que l'on est encore loin des 96 litres que le Belge ingurgite en moyenne chaque année.

La principale difficulté pour les brasseurs internationaux en Chine est d'engranger des bénéfices. Un tiers des brasseurs opérant en Chine sont actuellement en pertes. C'est que le Chinois est très sensible au prix, nettement moins à la qualité. D'où un problème de marges. Une bière locale de type pils se vend à 3 RMB (0,45 euro). Une premium (pils de luxe) de marque étrangère comme la Budweiser est vendue à 5 RMB (0,70 euro).

Fidèle à sa stratégie `The World's local brewer´, Interbrew a pour habitude de développer les marques de ses partenaires locaux plutôt que de promouvoir ses marques internationales (Interbrew importe ses Stella Artois, Hoegaarden et Leffe en Chine). Ainsi, le groupe vient de décider d'investir 114 millions de RMB (plus de 15 millions d'euros), d'ici 2004, dans la construction de nouvelles installations à Nankin. Objectif: atteindre une capacité de production d'un million d'hectolitres d'ici trois ans, soit plus du double de la production actuelle. Wai Kee Tan, le directeur de la filiale chinoise, estime que la banlieue de Nankin - soit un marché dont la taille est estimée à 15 millions d'hectolitres - constitue une bonne base de développement. Dans le même temps, les deux brasseries seront fusionnées. La production de la brasserie Jingling, située en plein coeur de la ville, sera transférée sur le site de Nanjing.

© La Libre Belgique 2002