L'Easdaq, un rêve brisé

DOSSIER

PAR ARIANE van CALOEN, PATRICE de LAMINNE,
et PATRICK VAN CAMPENHOUT Publié le - Mis à jour le

Entreprise

Easdaq, le rêve était beau. L'idée était de faire un marché paneuropéen des valeurs de croissance calqué sur le géant américain Nasdaq. Quatre ans à peine après sa concrétisation, ce rêve est-il en train de devenir un cauchemar? Les événements de ces derniers mois pourraient le laisser penser: Lernout&Hauspie, une des valeurs vedettes de l'Easdaq, est au bord de la faillite, les volumes sont pour le moins faibles, les nouvelles introductions en Bourse se font rares pour ne pas dire inexistantes. Sans parler des performances désastreuses: l'indice a perdu près de 70 pc depuis le sommet atteint en mars 2000, au moment de la ruée (irrationnelle?) sur les actions technologiques.

Personne ne critique aujourd'hui fondamentalement l'idée venant d'un certain nombre d'investisseurs et d'institutions financières, belges notamment, d'avoir voulu créer ce nouveau marché. Au contraire, cela apparaissait comme un plus qui suscitait beaucoup d'intérêt, selon Alain Berckmans, Head of Equity Trading à la Fortis Banque. Parmi les avantages proposés, il y avait la possibilité de coter dans n'importe quelle devise, dont le dollar. Un atout majeur pour une entreprise comme L&H qui se traitait déjà en dollar sur le Nasdaq. Qui plus est, certaines sociétés encore petites mais avec un grand potentiel avaient toutes les raisons de se sentir mieux accueillies dans un marché comme Easdaq que sur une Bourse traditionnelle.

Si le siège a été établi à Bruxelles, c'est notamment en raison d'une attitude positive des autorités belges et d'une législation nationale adaptée à la directive européenne sur les services d'investissement.

Tout avait donc l'air de bien se passer. Mais très vite sont apparus quelques grains de sable dans l'engrenage. «L'Easdaq a dû faire face à une rude concurrence», explique Alain Berckmans. A peine le marché avait-il été porté sur les fonts baptismaux que se développaient à vive allure des marchés avec une vocation similaire. Il y eut notamment le Neuer Markt en Allemagne et le Nouveau marché à Paris. Selon Patrick de Bellefroid, président de la banque Puilaetco, l'Easdaq a «sous-estimé les réflexes nationalistes». C'est ainsi que le Neuer Markt avec quelque 300 valeurs cotées et le Nouveau marché avec près de 150 ont rapidement dépassé l'Easdaq. Le marché paneuropéen visait 50 nouvelles sociétés par an. On est loin du compte: il affiche aujourd'hui en tout et pour tout 62 sociétés cotées. Certes le Belge Dirk Tirez, executive vice-president de l'Easdaq souligne que les valeurs étrangères sont quasi inexistantes sur le Neuer Markt et le Nouveau marché français. Mais certains opérateurs rétorqueront que les valeurs belges représentent plus d'un tiers des valeurs traitées sur l'Easdaq qui a donc encore du chemin à parcourir pour être vraiment paneuropéen.

Assez rapidement, la crédibilité de l'Easdaq a aussi été écornée par des «spread» jugés exorbitants. Dans le jargon des professionnels, le spread que l'on retrouve uniquement dans les systèmes de teneurs de marché (en vigueur au Nasdaq notamment) est l'écart entre le prix acheteur et vendeur. Ce spread a de quoi dégoûter pas mal d'investisseurs particuliers qui se sentent grugés. Quelques exemples: le spread pour la compagnie aérienne belge City Bird monte parfois jusqu'à 30 pc. Ce pourcentage fut encore plus élevé au moment de l'entrée en Bourse de la société louvaniste Netvision (rebaptisée depuis Ubizen).

D'après Alain Berckmans, ce problème de spread est notamment lié à la réglementation actuelle qui veut que le teneur de marché cote un minimum de 1.000 titres. Pour lui, ce nombre devrait être ramené à 100 comme c'est le cas sur le Nasdaq. Ce qui, si l'on en croit Dirk Tirez, va être fait rapidement.

Autre hic: le mode actuel de transaction par téléphone qui a eu pour effet d'engorger le marché. Là encore, Dirk Tirez a une parade: une nouvelle plate-forme électronique va être mise sur pied dans un mois. «Cela a pris beaucoup trop de temps pour se faire», regrette néanmoins Alain Berckmans. De plus, il s'inquiète aussi que tout le nouveau fonctionnement de l'Easdaq soit influencé par les desiderata de son principal actionnaire, le broker américain Knight Securites qui détient 20 pc du capital.

Alain Berckmans se montre également très sévère à l'égard de l'autorité de marché composée de 4 personnes et assistée par un staff d'une quinzaine de gens. Pour lui, cette autorité de marché est souvent en retard d'une guerre. L'action Lernout &Hauspie a ainsi continué à être cotée sur l'Easdaq pendant quelques heures alors qu'elle avait déjà été suspendue sur le Nasdaq. Il y a aussi eu l'incident Netvision où l'action ne pouvait pas coter tant il y avait des acheteurs. Il s'étonne aussi que l'action 4 Front Technology n'ait pas été suspendue alors que l'annonce d'une OPA avait été divulguée par une agence de presse. Un couac dont les teneurs de marché n'ont pas manqué de tirer profit. Des teneurs de marché qui soit dit en passant ont eu quelques belles années de bénéfices juteux derrière eux.

Face à ces critiques, Dirk Tirez répond que l'autorité de marché fait son travail, mais en toute discrétion comme le veut la loi D'après lui, des recours disciplinaires contre certaines sociétés sont en cours, mais ne sont pas communiqués. Certains cas de délits d'initiés sont également examinés dont certains ont été transmis à la justice.

Et puis, Dirk Tirez ne manque pas de souligner, comme l'avait fait en son temps Olivier Lefebvre quand la Bourse de Bruxelles était vouée aux gémonies, que les Bourses ne peuvent pas résoudre tous les problèmes des sociétés. Et là-dessus, les opérateurs ne lui donnent pas tout à fait tort. Les valeurs technologiques n'ont pas toujours tenu leurs promesses.

Revenus à des critères plus objectifs, tous les marchés de valeurs de croissance et pas seulement l'Easdaq ont connu des baisses vertigineuses et de surcroît ont dû faire face à quelques scandales retentissants. «Les gens doivent savoir que c'est un marché à haut rendement et donc à haut risque», rappelle Alain Berckmans.

Il n'empêche qu'à cause de tous ces problèmes, un mouvement de migration de certaines sociétés cotées vers Euronext n'est pas à exclure. Après Ubizen, le nom d'Innogenetics a été évoqué. Dans l'entreprise flamande, on se limite toutefois à évoquer l'analyse des avantages éventuels d'une cotation sur Euronext. «Cela pourrait-il augmenter la liquidité du titre?», s'interroge Wim Ottevaere, le directeur financier de l'entreprise gantoise. «Rien n'est en tout cas décidé». Chez Artworks Systems, une autre entreprise basée à Gand, Peter Denoo (directeur financier) se dit concerné par «le manque de succès de l'Easdaq». Mais l'entreprise n'a pas de besoin de financement, et la problématique du cours de bourse n'est pas un handicap pour elle. Chez Global Graphics, une société française qui s'est bien «vendue» en Belgique lors de son introduction, Alain Pronost (directeur financier) parle d'une «phase de réflexion sur la capacité de l'Easdaq à répondre aux besoins des entreprises cotées, notamment dans le cadre de l'établissement du nouveau système de trading. Nous rencontrerons les dirigeants de l'Easdaq avant ce terme. Et le cas échéant, nous prendrons une décision». En faveur d'Euronext? «Il n'y a pas trente-six possibilités» Une telle opération n'est-elle pas trop complexe ou coûteuse? «Dans le meilleur des cas, il s'agit d'une simple opération technique». Chez Icos Vision (Louvain), le niveau de préoccupation n'est pas le même. Mais, «nous sommes aussi cotés sur le Nasdaq, et donc, nous ne sommes pas concernés par le problème de la liquidité», nous explique-t-on chez Icos. Une évidence pour des entreprises comme Vasco Data Security et Xeikon, pour qui le marché européen est secondaire. Par contre, Roland Duchâtelet, président de Melexis et membre du conseil d'Epiq, «envisage une double cotation. La question a été évoquée dans les deux conseils d'administration».

Toute cette remise en cause pose évidemment la question de la survie de l'Easdaq. La réponse dépend bien sûr des actionnaires dans lesquels on retrouve de grands intermédiaires financiers (KBC, ING, Morgan Stanley,) De nombreux spécialistes estiment en tout cas qu'une alliance s'impose. Mais Dirk Tirez reste discret sur le sujet. «On est ouvert à une alliance, mais il n'y a rien de concret pour le moment». Mais qui pourrait s'intéresser à l'Easdaq? Nasdaq n'a pas caché ses ambitions européennes. Mais va-t-il vouloir de ce petit poucet?

© La Libre Belgique 2001

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