Entreprise

Contexte

Les résistances au contrat de solidarité entre générations et le débat sur la formation des salaires révèlent un malaise: n'est-ce pas l'évolution globale des relations entre le citoyen, l'Etat et l'économie qui inquiète une large fraction de la population?

Thèse

Cette évolution comporte, en effet, un basculement: on quitte une logique d'Etat providence, on consolide celle d'un Etat social actif.

Conclusion

Rendre l'Etat plus actif est un projet louable. Mais le débat essentiel ne peut être éludé: en quels lieux, au nom de qui et par quels moyens l'Etat doit-il être actif?

L'Etat providence, qui plonge ses racines dans la crise des années trente et se déploie après la Seconde Guerre mondiale, reposait sur un accord de solidarité sociale, sur un compromis entre travail et capital. Ce compromis, qui portait sur la gestion de la croissance économique et sur le partage de ses fruits, actait la primauté du politique sur l'économique.

La concertation sociale, la sécurité sociale, l'extension des biens collectifs et les politiques économiques de soutien de la demande ont contribué, pendant vingt-cinq ans, à nourrir et à stabiliser une croissance vigoureuse et à étendre les mécanismes de solidarité sociale. Ne voir dans l'Etat providence que la dimension de protection sociale serait très réducteur, car la manne providentielle s'adressait aussi aux entreprises, aux banques, aux secteurs en difficulté, et stimulait l'activité économique dans son ensemble.

La crise des années 1970 a mis les Etats providence sous pression. Au début des années 1980, l'explosion des déficits publics et l'insuccès des mécanismes de régulation hérités du passé ont fait le lit d'un changement de paradigme, d'une grande avancée de la doctrine libérale et de sa foi dans les vertus d'un marché sans entraves. Ces années de crise et de restructuration se sont soldées par deux ruptures majeures. La première est l'inversion des rapports entre le politique et l'économique. Issue d'une même lame de fond, la deuxième concerne la soumission du compromis capital-travail et de l'Etat providence aux pressions d'un marché financier globalisé.

C'est dans ce contexte qu'émerge la notion d'Etat social actif, au niveau belge (1999) puis européen (2000), notion qui soutient aujourd'hui implicitement les réorientations de la politique sociale. Son but est a priori louable: maintenir en Europe l'ambition d'une protection sociale élevée. L'idée essentielle est de briser, chez ses bénéficiaires, les réflexes d'attente passive d'une indemnisation. «L'activation» se situe dans les rapports du chômeur, du citoyen et de l'Etat vis-à-vis du marché du travail. Mais la cohérence de ce projet pose problème si l'activation est réduite à ce champ particulier d'intervention. N'y a-t-il pas lieu de se demander en quel endroit l'Etat est actif et quels sont les points où il a renoncé à l'être?

Les valeurs de responsabilité collective soutenues par l'Etat providence sont battues en brèche, depuis 25 ans, par les transformations que la globalisation financière introduit à tous les niveaux de la régulation de nos systèmes socio-économiques, y compris le marché du travail. En considérant ces transformations comme une donnée, en acceptant comme inéluctable ou souhaitable la passivité dans d'autres registres de la politique économique, en concevant l'activation de la politique sociale comme une mise en conformité des personnes vis-à-vis des exigences du marché, l'Etat social actif ne contribue-t-il pas à consacrer la primauté de l'économique sur le politique? Nul ne contestera que l'Europe doit trouver une solution au chômage persistant et au vieillissement de sa population. Mais il est probable que le vrai débat sur l'avenir de l'économie européenne se situe aujourd'hui en amont des questions posées par l'ESA, dont le champ est trop restreint, puisqu'il élude celles d'un contrôle politique des orientations prises par le capitalisme et de la finalité du développement économique.

I. Cassiers, «De l'Etat providence à l'Etat social actif: quelles mutations sous-jacentes?»

Regards économiques, UCL-IRES, novembre 2005, n°36, 15 p., http://regards.ires.ucl.ac.be/.

P. Vielle, Ph. Pochet et I. Cassiers (dir.)

«L'Etat social actif: vers un changement de paradigme?»

PIE- Peter Lang, 2005, 357 p. http://www.peterlang.com/

© La Libre Belgique 2006