Entreprise

A l’occasion de son passage à Bruxelles pour une prestation en duo, aux Grandes Conférences catholiques, avec Philippe Maystadt, ministre d’Etat et président honoraire de la Banque européenne d’investissement (BEI), Peter Praet, directeur à la Banque centrale européenne (BCE), a accordé une interview à "La Libre". Il exprime ses vues sur l’euro et le rôle de la BCE dans le domaine de la politique monétaire et de l’union bancaire. Alors que Philippe Maystatd insiste sur le rôle essentiel de la BCE, Peter Praet, de manière très lucide, admet que le chantier de l’euro est loin d’être terminé.

Avec le recul, peut-on dire que l’euro était un bon projet pour l’Union européenne ou, au contraire, une erreur ?

L’euro reste un bon projet. Au départ, on savait que sa construction était incomplète. A l’époque, deux stratégies étaient envisagées. La première était une stratégie "monétariste" qui prévoyait l’union par la monnaie avec des garde-fous. La seconde stratégie était une approche dite "économiste" qui visait une construction économique avec la monnaie unique comme couronnement. La première approche a été privilégiée et des garde-fous ont été mis en place sous forme de contraintes budgétaires, alors que la BCE était dotée d’un mandat déterminé, à savoir maintenir la stabilité des prix. Il est vrai que l’euro a été construit assez vite. Il y avait à l’époque une fenêtre historique qui s’ouvrait pour créer l’euro et on l’a fait. On pensait que l’introduction de la monnaie unique pousserait les Etats et les acteurs économiques en général à prendre les mesures nécessaires au bon fonctionnement de cette union. Cette vue était, sans conteste, trop optimiste. Les garde-fous qu’étaient le Pacte de stabilité et de croissance n’ont pas été respectés. Et l’euro est resté en partie une construction inachevée. Cette construction se poursuit maintenant par les mesures qui sont prises tant au niveau national des pays de la zone euro que dans le renforcement de la gouvernance européenne.

La sortie d’un pays de la zone euro est-elle envisageable ?

Non. Il est vrai que l’année 2012 a été l’année de la fin du déni. On a pris conscience qu’il fallait progresser sur le plan de l’union budgétaire, de l’union économique et de l’union bancaire, notamment. Et on doit reconnaître une réalité : des progrès importants ont été engrangés. Avant cette prise de conscience, nous avons connu entre 2010 et mi-2012 des cycles avec des marchés qui paniquent, des sommets européens qui arrivent avec des réponses et des solutions qui butent ensuite sur une mise en œuvre difficile, ce qui relançait un nouveau cycle de peur. Mais l’euro est et reste irréversible. La sortie de l’euro aurait été une catastrophe politique, monétaire et économique pour tous. La sortie d’un pays n’est pas de mise. Je reste confiant que la direction qui est prise est la bonne.

Et quel rôle a joué la Banque centrale européenne dans cette évolution ?

La Banque centrale fait sa part, notamment en injectant des liquidités pour éviter une crise de liquidité des banques qui mettrait en danger la stabilité des prix en entraînant des risques de déflation. Il est important de savoir que ces interventions permettent de gagner du temps, mais elles ne sont pas suffisantes. Elles doivent être complétées par des mesures et réformes au niveau national et de la gouvernance européenne. La BCE agit dans le cadre de son mandat qui est défini par le Traité. Nous devons rester vigilants en ce qui concerne l’inflation.

Cela reste la préoccupation principale de la Banque ?

Le maintien de la stabilité des prix est la mission principale de la BCE et l’inflation n’est pas une issue pour régler le problème de la dette publique.

Et que pensez-vous de la fermeté de l’euro qui repart à la hausse vis-à-vis du dollar et du yen ?

Nous n’avons pas un objectif de change. Pour nous, le cours de change de l’euro est une variable à intégrer mais n’est pas un objectif en soi.

La Réserve fédérale des Etats-Unis s’est donné pour objectif un retour du chômage sous la barre des 6,5 %. Cette composante sociale est absente des préoccupations de la BCE ?

Lier la politique monétaire de la BCE à des niveaux de chômage, comme c’est le cas aux Etats-Unis, ce n’est pas notre mandat. Et nous avons des réserves sur le sujet, essentiellement car notre chômage est plutôt structurel que conjoncturel avec, en plus, de trop grandes distorsions d’un pays à l’autre.

Avec l’union bancaire, la BCE a désormais un nouveau mandat de supervision des banques. Que suppose ce nouveau rôle ? La BCE ne court-elle pas là un risque de réputation ?

Dans le cadre de sa nouvelle fonction de supervision prudentielle, la BCE devra vérifier que les banques respectent bien les règles. Le fait d’avoir un superviseur unique permettra aussi d’avoir de meilleures informations puisque la Banque centrale disposera d’une vue d’ensemble sur les banques actives dans la zone euro. Avec ce mécanisme de supervision, la BCE couvrira directement une bonne centaine des banques les plus importantes, mais elle sera par ailleurs responsable de l’intégralité du secteur bancaire en coopération avec les contrôleurs nationaux. C’est, pour nous, un véritable défi opérationnel.

C’est un nouveau défi ?

C’est un plan énorme à mettre en place avec des effectifs basés à la fois à Francfort et dans les pays concernés. Cette supervision devrait être plus efficace et plus pratique car plus distante des intérêts nationaux. Il est évident que, dans ce cadre, la BCE entend être à la hauteur de sa réputation et ce, à la fois dans la mise en place de cette supervision mais aussi dans ses effets.