L’Europe sur ses gardes

PAR OLIVIER MOUTON Publié le - Mis à jour le

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ANALYSE

Le président américain George W. Bush est arrivé en Europe dans un contexte houleux, cette semaine. En raison de la guerre contre l'Irak, bien sûr. Mais aussi d'un contentieux commercial lourd entre ces deux puissances économiques. Jamais, sans doute, le spectre d'une guerre des taxes n'a été autant présent dans les esprits. Une menace d'autant plus préoccupante que les négociations multilatérales sont au point mort suite à l'échec de la conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancun, en septembre. Alors que la reprise économique peine à montrer le bout de son nez, en Europe surtout, ce climat maussade fait peser une sérieuse hypothèque sur l'avenir. Et menace le bilan des entreprises et le portefeuille des ménages.

Très concrètement, les Etats-Unis viennent d'être condamnés en appel par l'Organe de règlement des différends (ORD), le tribunal de l'OMC, pour un contentieux relatif à l'acier. Soucieuse de protéger son industrie sidérurgique, l'administration Bush avait imposé en mars 2002 des surtaxes de 8 à 30 pc sur les importations d'acier. Une décision attaquée par l'Union européenne, mais aussi le Japon, le Brésil, la Chine, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, la Corée du Sud et la Suisse. L'ORD leur a donné raison: ces surtaxes constituent une mesure de protectionnisme inacceptable. Après avoir rejeté les conclusions du tribunal, les autorités américaines planchent finalement sur une réduction substantielle de ces taxes. Un geste déjà jugé insuffisant par de nombreux observateurs. A Londres, John Egan, président de la Confédération de l'industrie britannique, s'est dit «profondément inquiet » : «Il y a un véritable danger que les Etats-Unis ne glissent vers l'isolationnisme et le protectionnisme.»

«Les ministres européens ont envisagé depuis plusieurs mois l'éventualité de sanctions en cas de mauvaise volonté américaine», explique-t-on au cabinet de Pascal Lamy, commissaire européen en charge du Commerce extérieur. «Il s'agit d'une stratégie consistant à imposer des mesures de rétorsion contre des importations américaines pour un montant de 2,2 milliards de dollars». La sanction en appel est tombée le 10 novembre. Les Etats-Unis ont trente jours pour se conformer à ce prescrit, soit d'ici le mercredi 10 décembre. Les sanctions peuvent débuter cinq jours après. Lors de sa visite à Londres, George W. Bush, visiblement harcelé sur le sujet par le Premier ministre britannique Tony Blair, s'est contenté de répondre qu'il analysait les rapports. Un texte publié fin septembre par la commission sur le Commerce international tend toutefois à relativiser le risque d'un entêtement définitif des Américains. Selon celui-ci, les surtaxes n'auraient pas eu l'effet escompté en coûtant notamment de l'argent aux grosses industries consommant des produits sidérurgiques. Sur un an, le Produit intérieur brut aurait perdu quelque 30,4 millions de dollars. «Nous espérons que le président va saisir l'occasion pour mettre un terme à ces surtaxes qui, selon nous, ont causé plus de mal que de bien à l'industrie sidérurgique.»

L'Union européenne menace donc les Etats-Unis de sanctions importantes. La liste des produits existe et contient une petite centaine de cibles allant des animaux vivants et des céréales jusqu'aux jouets et articles pour divertissements, en passant par les machines électriques et les chaussures.

Lors du contentieux relatif au boeuf aux hormones, les Etats-Unis s'en étaient pris, en guise de riposte, à des produits européens tels que la moutarde de Dijon, le foie gras ou le roquefort. Dans ce cas-ci, les Européens se sont notamment focalisés sur des produits provenant d'Etats cruciaux pour la prochaine élection présidentielle. La Floride, par exemple, connue pour ses agrumes: citrons, oranges, pamplemousses... C'est là que le scrutin entre Bush et Gore s'était joué, à un fifrelin. Des marques emblématiques du bien-être américain - comme Nike et Reebook - pourraient aussi être touchées. L'idée consiste bien à faire pression. En espérant ne pas devoir sévir. Cette liste est d'ailleurs bien plus longue que nécessaire pour atteindre les 2,2 milliards de dollars de sanctions annoncées. Une série de produits seront écartés de la liste finale s'il apparaissait que leur surtaxation devait nuire aux entreprises européennes.

Un autre dossier, plus important encore, menace d'un orage le climat commercial entre les Etats-Unis et l'Union européenne: le dénommé «FSC» pour Foreign sales corporations. Ce vieux contentieux, qui remonte à 1971, concerne des subventions à l'exportation déguisées sous forme d'allégements fiscaux octroyés aux bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l'étranger.

L'Organisation mondiale du commerce a tranché, depuis un certain temps, en faveur des Européens et autorise des sanctions dépassant les 4 milliards de dollars. La Commission européenne s'est décidée à amorcer la pompe à partir de mars 2004. Un premier taux de 5 pc sera imposé, soit l'équivalent de 200 millions de dollars. Il sera ensuite augmenté de 1 pc par mois. En espérant faire plier Washington. «L'absence de mise en oeuvre, trois ans après l'expiration de la date limite fixée par l'OMC, est inacceptable», soulignait Pascal Lamy au début novembre.

Parmi les responsables belges suivant l'OMC, on est partagé entre l'inquiétude - ce climat de confrontation est sans précédent - et la volonté de rassurer - une telle guerre des taxes transatlantique n'est dans l'intérêt de personne. Mais, dit-on, le mois prochain sera décisif pour une plus grande libéralisation des marchés mondiaux. La date butoir pour relancer les négociations multilatérales tombe le 15 décembre. Petit pays par essence ouvert sur le monde, la Belgique suivra cela de près.

© La Libre Belgique 2003

PAR OLIVIER MOUTON

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