L'histoire s'arrête pour la Société générale de Belgique

PAR PIERRE LOPPE Publié le - Mis à jour le

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ÉVOCATION

I l s'agit d'une opération de simplification qui ne change rien à l'organisation opérationnelle du groupe », a déclaré laconiquement il y a quelques jours, Gérard Mestrallet, patron de Suez, aux journalistes qui l'interrogeaient sur la fusion, le vendredi 31 octobre, de ses deux filiales à 100 pc, la Société générale de Belgique et Tractebel. C'est une façon de voir les choses bien entendu. Une interprétation strictement financière et sans l'ombre d'un sentiment. Car pour des milliers de Belges attachés au patrimoine national, cette fusion rime avec la disparition du plus vénérable de nos holdings. La convocation aux assemblées des actionnaires de vendredi ressemble d'ailleurs à un faire-part digne d'un enterrement de première classe. Le sort en est jeté. Avec la Société générale de Belgique qui disparaît, c'est un monument de l'histoire qui quitte définitivement la scène.

Fondée en 1822, la SGB a connu un parcours proche de celui de la Belgique, de huit ans sa cadette. Son importance dans l'économie nationale est considérable. Des ouvrages entiers ont été consacrés à cette véritable institution, notamment par le Fonds Mercator lors du 175e anniversaire de la société. C'était en 1997 et les auteurs, Jean-Louis Moreau, interviewé ci-dessous, et René Brion, célébraient « la Société générale de Belgique, entre mythe et histoire ». Plusieurs centaines de mètres de documents, versés entre-temps aux archives générales du royaume, ont été consultés pour la circonstance. « En toute liberté », était-il précisé afin d'éviter toute suspicion. L'état des lieux est gigantesque. C'est peu dire si le passé de la société est d'une richesse exceptionnelle.

Elle qui a joué un rôle déterminant dans la révolution industrielle ou a procédé à l'émission de billets de banque quand la Banque nationale de Belgique lui a cédé temporairement le privilège, s'est vue parfois reprocher de ne pas avoir investi suffisamment ses capitaux dans les technologies de pointe. C'est oublier, par exemple, qu'elle a soutenu dès 1837 la mécanisation de l'industrie textile ou qu'elle a mené une action de redressement volontariste au lendemain de la seconde guerre mondiale. De même, si certaines pages de son histoire ont paru bien sombres, d'aucuns ont salué son développement international, en Chine, en Russie et au Congo surtout, ainsi que son action sur le terrain social, lors des opérations de ravitaillement de la population par exemple...

Industrielle avant tout, ancrée dans les secteurs traditionnels comme la métallurgie et l'armement, la Générale a-t-elle manqué de vision et de projets comme l'ont affirmé ses détracteurs? Cette fois encore, c'est l'histoire qui jugera. A sa décharge, les pouvoirs publics ne lui ont pas toujours laissé les mains libres, refusant qu'elle ne cède certaines activités déficitaires dans les années 50 par exemple...

Confrontée tout au long de son histoire à « un choix cornélien, obtenir les meilleurs résultats financiers et jouer un rôle national par excellence», comme l'a souligné Fons Verplaetse, gouverneur honoraire de la Banque nationale, la SGB a perdu pied le 17 janvier 1988 lorsque l'ingegnere italien Carlo De Benedetti, porteur de 18,6 pc des parts de la Générale, a remis au Gouverneur de l'époque, René Lamy, une boîte de pralines en lui annonçant son intention de lancer une OPA sur 15 pc du capital de la SGB. Aux termes d'une bataille sans précédent qui a fait flamber la Part de réserve, une coalition formée autour du groupe français Suez a inversé le cours de l'histoire. L'épilogue s'est joué le 21 juin 1988. Suez ayant payé le prix fort, le plus dur restait à faire.« Depuis cette époque, deux secteurs d'activité se sont partagé le portefeuille de la SGB, le pôle énergie et les services financiers. Ce n'est qu'en 1996 que le premier a pris le dessus sur le second», résume Guy Dellicour, directeur de la communication. « Jusqu'en 1995, on aurait très bien pu imaginer que la SGB allait devenir un des éléments d'un grand pôle financier européen, une très grande financière réunissant la Générale de banque, Fortis et Indosuez. L'éviction de Gérard Worms et l'arrivée de Gérard Mestrallet ont modifié la donne. C'est alors que tout s'est joué».

Pour Guy Dellicour, quand on observe avec recul, on constate que les résultats de la Générale ont progressé sur l'ensemble de la période. Etienne Davignon, président honoraire, ne dit pas autre chose. « Le pôle énergie a été multiplié par sept! Consciemment ou non, la stratégie étant faite d'opportunités, on a misé sur la partie la plus importante du portefeuille », commente M. Dellicour. Et de préciser: « Dès ce moment, la messe était dite. La Générale étant la partie la plus rentable au sein de Suez, il était normal que le groupe français investisse jusqu'à 100 pc de son capital ».

La Générale est-elle partie à vau-l'eau? S'est-elle trouvée réduite peu à peu à une peau de chagrin comme on l'a dit parfois? « C'est faux», dit M. Dellicour. « On a multiplié par trois la valeur de l'entreprise et la seule partie qui reste de l'ancienne compagnie de Suez dans le Suez d'aujourd'hui, c'est ce qui provient de la Générale. Il est frappant que nos participations (FN, Recticel, CMB, etc.) existent encore et sont gérées à partir du pays. On nous disait que nous étions là pour faire le ménage, vendre tout par appartement, n'importe comment. In fine, cela a été bien mené et sans trop de casse ».

Un zeste de nostalgie? « Il n'y a pas de raison. On est devant une situation de fait. Suez est plus belge qu'il ne l'a jamais été », dit le porte-parole qui confirme que la marque et le logo vont disparaître (contrairement à Tractebel): « L'histoire s'arrête là. Quand le pendant intégral d'une société est sa propre fille, c'est normal. Il reste maintenant à intégrer les équipes en favorisant la mobilité interne. C'est vrai que le management aurait pu s'en préoccuper plus vite. Les cultures ont toujours été très proches ».

De la trentaine de personnes qui travaillent au 30 rue Royale, la plupart seront recasés, place du Trône chez Tractebel notamment. Elles étaient près de deux cents dans les belles années où la moyenne d'âge était de trente-cinq ans. « Les gens ont fait du bon boulot. Ils ont travaillé jusqu'au bout. Ils ont connu des managers de caractère et n'ont pas eu le temps de s'assoupir », conclut Guy Dellicour.

Vendu pour moitié à Fortis en 1992, pour le solde en 1997, le bâtiment, qui fait face au parc de Bruxelles, n'appartient plus depuis des années à la Générale de Belgique, réduite à louer ses bureaux et ses salons illustres. Une atmosphère de fin de règne s'y ressent aujourd'hui, étrange et pesante à la fois. C'est vraiment la fin d'une époque...

La Société générale de Belgique par R. Brion et J.L. Moreau, Ed. Fonds Mercator 1998, Série «Cahiers économiques» sous la direction d'Eric Bussière et de Michel Dumoulin, 515 pp.

© La Libre Belgique 2003

PAR PIERRE LOPPE

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