Entreprise Ils ont les mains calleuses, les bleus de travail tachés, la cigarette au bec et un grand sourire de lendemains qui chantent. C’est qu’ils ont réussi l’impensable, retrouver une dignité perdue, une raison de continuer même s’ils ne sont toujours pas payés et cela fait maintenant deux ans que cela dure. Ils ? Ce sont les quelque 36 ouvriers de l’usine de matériaux de construction Bio. Me à Thessalonique dans le nord de la Grèce. Le plus dur a été de croire en eux…

Tous les jours, ils se rendent dans cette usine à l’arrêt, et décident, en commun au cours de l’assemblée générale de  début de journée, qui va faire quoi. “Le plus dur a été de se plonger dans les livres de comptes et d’essayer de comprendre ce qui se passait et de croire en nous”, explique Dimitris Mokkas le plus ancien du groupe. “Cela fait 22 ans que je travaille ici. Je suis un ouvrier qui a juste terminé l’école primaire. Avant cette occupation je n’avais pas idée de ce qu’était un bilan, ou un équilibre des comptes, mais comme tout le monde je m ‘y suis mis”.

L’Argentine à la rescousse

On s’est renseigné, on a lu des livres, demandé conseil à des comptables”, renchérit son voisin Didier Koumatsoulis dernier embauché de l’usine “et de nouveaux horizons se sont ouverts à nous, mais ce qui a été déterminant c’est la visite d’Ernesto Lalo l’année dernière. Il a partagé son expérience d’occupation d’usine en Argentine. Il est venu nous encourager et nous parler de ce que l’on pouvait faire, de ce qui était facile et de ce qui serait difficile. Et ce que l‘on a compris c’est que gérer nous-même cette usine est la seule solution pour ne pas rentrer la tête basse dans nos familles”.

Plusieurs hommes d’affaires des Balkans et même de Grèce sont prêts à travailler avec la nouvelle Bio. Me qui désormais veut faire des produits écologiques pour la construction, mais selon Makis, le “président” de l’association fondée par ces ouvriers, “c’est le gouvernement grec qui bloque”, pourtant il suffirait selon le collectif des ouvriers “d’un tout petit coup de pouce pour redémarrer l’usine”.

Le coup de pouce demandé n’est rien d’autre que d’effacer l’ardoise laissée par la direction une fois la faillite déclarée. “Pendant des mois ils ne nous ont pas payés en nous disant que c’était la crise, poursuit Makis. Ils nous demandaient de nous serrer la ceinture, ce que nous avons fait car nous voulions tous sauver l’usine, mais en fait ce que la direction voulait c’était gagner du temps pour faire jouer l’article 99 du mémorandum. Un article qui “permet de se déclarer en faillite, malgré des bénéfices sans payer ses employés et ses dettes”.

Une décision politique avant tout

Pour Dina Daskalopoulou journaliste au “Journal des Rédacteurs”, un quotidien autogéré né de la crise suite à la faillite du prestigieux Elefteroptia, “ce que demandent les ouvriers est légitime et facile mais éminemment politique. S’il efface l’ardoise de cette usine, le gouvernement devra en effacer beaucoup d’autres car l’exemple de Bio. ME comme celui de notre journal font tache d’huile dans tout le pays”.

De fait, le “Journal des Rédacteurs” est l‘un des journaux les plus lus dans le pays car il est le pur produit de la crise. Il a donc automatiquement un autre regard sur les mémorandums d’austérité auxquels le pays est soumis. “Ce que nous voulons, martèle Giannis Theodorakopoulos, 55 ans, c’est que toutes les usines de la région qui ont fermé soient reprises par leurs ouvriers. Qui d’autre qu’eux a plus intérêt à les faire marcher ? Nous, la première chose que l’on a faite a été de payer sur nos deniers la dernière machine que les patrons avaient commandée, car on savait qu’on allait en avoir besoin”.

Faute de pouvoir produire, les ouvriers gèrent le stock qui est resté sur place, entretiennent les machines et espèrent que malgré tout le gouvernement grec va faire un geste pour ce qui à leurs yeux n’est rien d’autre “qu’un investissement”.  Mais en attendant, ils sont au cœur d’une vague de solidarité sans précédent.

Concerts, collectes, pétitions dons en tout genre, et la vague ne faiblit pas. Au contraire, il n’est pas rare de trouver dans les magasins, les librairies et même les cafés branchés du pays des caisses improvisées ou chacun peut verser son obole.