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Docteur en économie de Yale University, professeur émérite à Cornell University et à l’université de Liège, membre du "Centre for operations research and econometrics" (CORE) de l’UCL, Pierre Pestiau vient de publier avec Mathieu Lefèbvre, chercheur à l’ULg, un ouvrage consacré a la "performance de l’Etat providence en Europe". Le message essentiel est que celui-ci présente un bilan "assez positif" et ne semble pas avoir souffert de la mondialisation. Certes sa performance n’est pas égale... et la Belgique peut mieux faire, affirme Pierre Pestieau qui a répondu à nos questions.

La Belgique est-elle encore un Etat providence ? Comment traite-t-elle les inégalités sociales, de santé, d’emploi, etc. ? Voyez-vous un risque de dumping social ?

La Belgique apparaît au milieu du peloton des pays européens. Quand on distingue les deux régions, l’avantage de la Flandre ressort nettement. Il est clair que comme les autres pays, la Belgique pourrait mieux faire, mais elle fait déjà beaucoup. On n’assiste pas à un dumping social. La performance de l’Etat providence belge s’est améliorée depuis les quinze dernières années. Il demeure que les restrictions budgétaires actuelles obligent a trouver de nouvelles solutions. Il faut mettre l’accent sur les plus défavorisés et pousser les classes moyennes a s’assurer privativement.

La France menace de nationaliser temporairement l’acier pour contrer Mittal. Les récentes opérations dans le monde (l’expropriation par l’Argentine de l’espagnol Repsol, etc.), ont-elles été concluantes ?

Il faudrait refaire l’histoire des nationalisations et celle des privatisations. Très longtemps, le secteur public s’est avéré aussi performant que le secteur privé, surtout là où les conditions de concurrence et d’autonomie managériale étaient identiques. Les raisons des nationalisations de l’ère mitterrandienne n’étaient pas économiques et les raisons des privatisations qui ont suivi encore moins. D’ailleurs, dans l’un et l’autre cas, ces décisions n’ont pas été précédées par des mesures de performance sérieuses. On peut dire qu’aujourd’hui deux facteurs rendent les économistes sceptiques à l’égard de nationalisations éventuelles.

En cause : la situation budgétaire catastrophique de nos Etats et le manque de confiance que l’on peut avoir dans le management public lequel, malheureusement, est souvent fondé sur des accointances politiques plutôt que sur des compétences assurées.

D’une façon générale, l’Etat a-t-il pour vocation de pallier les défaillances du secteur privé ?

C’est là une problématique plus large que celle des seules nationalisations. La réponse est définitivement oui. A part les économistes archilibéraux qui voudraient réduire le rôle de l’Etat à ses fonctions régaliennes, la plupart des économistes de droite comme de gauche estiment que l’Etat a le devoir et la mission de remédier aux dysfonctionnements du marché. Son autre mission : réduire les inégalités de revenus.

Deux raisons majeures peuvent expliquer pourquoi une telle régulation ne réussit pas. D’abord, l’Etat peut exhiber des dysfonctionnements aussi sérieux que le marché. Ensuite, les intérêts établis font souvent obstacle à des mesures qui pourraient mettre en péril leur situation de privilèges. Cela se remarque quand on observe les difficultés de l’Etat à reformer son système fiscal et son système des retraites. Les solutions existent mais se heurtent à des obstacles politiques et syndicaux.

L’opération de sauvetage des banques lors de la crise financière a-t-elle été payante ?

C’est une question complexe parce qu’une partie des causes de la crise bancaire continue de nous échapper. A première vue, on n’a pas l’impression que les dirigeants des grandes banques aient été sanctionnés et, plus grave, qu’ils aient tiré les leçons de leurs errements.

Comment évaluez-vous la capacité des pouvoirs publics à gérer des fermetures d’usines et autres cessations d’activités (Opel Anvers, Ford Genk, Arcelor Liège, etc.) ?

Elle est très limitée. En l’occurrence, les décisions sont prises en dehors de la Belgique et sans beaucoup de soucis pour les travailleurs belges. Une des façons dont, historiquement, l’Etat belge a réagi est de permettre aux travailleurs licenciés de partir en préretraite. Ce qui pose problème alors qu’un des problèmes de notre pays est le faible taux d’activité des travailleurs de plus de 50 ans. Il me semble important d’admettre que certaines filières sont à terme condamnées et qu’il ne faut pas leur appliquer le moindre acharnement thérapeutique.