Entreprise

ENTRETIEN

Le projet «Héraclite & Triple P», prochainement constitué en asbl, organise le jeudi 26 mai à Louvain-la-Neuve un colloque sur le thème: « Progrès économique et progrès humaniste: harmonie spontanée ou convergence à créer? » en collaboration avec les Universités catholiques de Louvain et de Lille, Caritas Luxembourg et le cercle Ethique des affaires (1). Ce congrès entend dépasser la responsabilité sociale des entreprises - un sujet très à la mode - comme méthode et outil de management et s'attaquer « au fond de la problématique de changement responsable qui touche notre monde et notre société». Son président, Michel Coomans, qui a quitté ses fonctions de management pour se consacrer à plein temps à ce projet éthique, a répondu à nos questions.

Quelle est la spécificité d'Héraclite par rapport aux nombreuses initiatives prises en ce domaine?

La plupart des initiatives portent sur la responsabilité sociétale des entreprises qui est un ensemble de mesures d'échange de bonnes pratiques sur des thèmes identifiés et médiatisés (intégration des allochtones, égalité hommes-femmes, travail des enfants, sécurité au travail, etc.). Ces initiatives sont utiles et nécessaires. Il faut bien commencer quelque part. Mais ce n'est pas suffisant car cela ne change les choses qu'en surface. C'est la nature même des affaires qui doit changer dans ses finalités. Si l'on en reste là, les entreprises diront: « vous voyez, on fait des choses bien!», cherchant seulement à en tirer une bonne image et à l'exploiter commercialement. La bonne conscience en vitrine pour faire ce que l'on veut dans l'arrière-boutique!

Comme le démontre Philippe de Woot dans son livre «Faut-il enchaîner Prométhée?» (Economica, 2005), les entreprises ont acquis un trop grand pouvoir pour ne pas devoir en exercer une certaine responsabilité. Dès lors, le profit maximum comme seule responsabilité sociale à la façon de Milton Friedman, cela ne suffit plus. L'entreprise doit avoir d'autres finalités sociétales, à la mesure de leur pouvoir.

Ceci implique une série de changements...

Effectivement. Il faut s'entendre sur une définition acceptable du progrès qui ne soit pas que matériel. Il faut envisager l'équilibre des pouvoirs, redéfinir le capitalisme et les entreprises en termes de finalité, en organiser les changements pratiques par rapport à la façon de mener les affaires (business plan). Il faut aussi déterminer une éthique praticable de la société et en déduire une éthique des affaires. Chez Héraclite & Triple P, notre spécificité va bien au-delà, quant au fond, à la forme et au temps, de ce que font les organismes qui s'occupent de responsabilité sociétale. Notre approche est transversale et synthétique. Nous souhaitons apporter modestement une petite pierre à la construction d'une société plus équilibrée.

Voyez-vous les mentalités évoluer au fil des années? Les rangs des adeptes de la responsabilité sociétale grandissent-ils? N'y a-t-il pas également un effet de mode?

L'évolution des mentalités est positive. Mais le danger est d'en rester là et de ne rien changer quant au fond. La problématique sécuritaire vient des disparités sociales et de développement qui génèrent des problèmes identitaires. Le phénomène de mode existe mais il a le mérite de mettre les choses en évidence. Il n'y a pas de raison de demander aux entreprises d'être éthiques si la société, le pouvoir et les gens ne le sont pas. Si les entreprises exploitent leur puissance pour augmenter la productivité et réduire les coûts, c'est pour satisfaire les marchés aux prix les plus bas. Or, les marchés, c'est nous. Si l'on exploite le Sud et si l'on délocalise du Nord vers le Sud ou d'Ouest en Est en créant des problèmes sociaux chez nous, c'est pour nous satisfaire. C'est donc d'abord à la société de savoir ce qu'elle veut et d'accorder ses comportements pour être cohérente.

Etes-vous confiant dans l'évolution du capitalisme?

Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas le capitalisme mais ses excès: tout pouvoir appelle un contre-pouvoir, c'est le principe de la démocratie et de l'équilibre. Sans doute le développement durable offre-t-il actuellement la meilleure perspective en s'intégrant au capitalisme.

(1) Héraclite & Triple P, profit, people, planet, les trois piliers du développement durable.Webhttp://www.heraclite.be

© La Libre Belgique 2005