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ENTRETIEN

Il y a ceux qui rêvent, dès leur plus tendre enfance, de devenir poète, médecin, comédien ou archéologue. Jean-Claude Laes, lui, rêvait, de devenir... fonctionnaire. Et ce rêve, aussi peu chimérique peut-il paraître, il l'a réalisé avec autant de détermination que de discrétion.

De fait, Jean-Claude Laes n'est pas du genre à jouer les vedettes. C'est un travailleur de l'ombre qui, sans douter de ses capacités, ne se met pas en avant. C'est sans crier gare qu'il est devenu un des hommes-clés de l'administration. Il a aujourd'hui 30000 personnes sous ses ordres ou plus exactement 30000 fonctionnaires, soit la moitié des effectifs de la fonction publique fédérale. A 48 ans, c'est lui qui occupe le poste de président du comité de direction du Service Public Fédéral Finances. Depuis juillet 2002, il est un de ces quelques «top managers» de l'administration publique nommés à la faveur de la réforme Copernic. Ce qui lui vaut un salaire, comme tous les tops managers - peu importe d'ailleurs l'importance de leur département - d'environ 170000-180000 € bruts par an. C'est mieux qu'avant, mais c'est certainement beaucoup moins que le patron de la Poste ou de Belgacom...

Sa nomination est une étape logique et cruciale dans une carrière tout acquise à la fonction publique. Il est vrai qu'il avait de qui tenir puisque son père a été inspecteur général à l'administration des contributions directes.

Jean-Claude Laes est ce qu'on appelle une «grosse tête». Ses études de droit à l'ULB, il les a réussies avec grande distinction. Les portes du secteur privé étaient pour lui grandes ouvertes. Il était parti dans cette direction puisqu'un de ses professeurs Jacques Ghysbrecht le remarqua rapidement et le «débaucha», alors qu'il faisait une licence spéciale en droit fiscal, pour travailler dans le grand cabinet américain Baker McKenzie. Il n'y resta que trois ans car, martèle-t-il, il voulait travailler dans l'administration.

Cette décision suscita la «stupeur». Car en général, «c'est la filière inverse» qui est suivie. Même son père se montra très étonné. «Il a tout fait pour m'en dissuader parce qu'il connaissait la maison de l'intérieur». Le ministère des Finances souffrait de structures hiérarchisées, d'organisation pesante. Selon la formule consacrée, c'était la «culture du paraphe». Mais qu'importe: Jean-Claude Laes était «têtu» et «jeune».

Il était jeune et voulait également faire changer les choses. Il se sentait quelqu'un «du secteur public». Cela s'appelle une vocation. Et tant pis si son père le prenait pour un «naïf».

Vingt ans plus tard, Jean-Claude Laes affirme qu'il n'a «pas de regret» même si «le cadre était difficile».

Il faut dire que ce très bon bilingue, qui était toujours premier aux examens imposés par l'administration des finances, n'a pas eu de mal à gravir les échelons. A 42 ans, il fut nommé auditeur général des finances. Il a participé en tant que technicien à des groupes de travail intercabinets. Il a accompagné plusieurs ministres des Finances au Parlement. Il l'a fait, paraît-il avec «loyauté» quelle que soit la couleur politique du ministre.

Il a ainsi été une des chevilles ouvrières de la réforme de la procédure fiscale du temps de Jean-Jacques Viseur (PSC). «Je travaillais à toutes les lois-programmes». Quand Didier Reynders est devenu ministre des Finances, il posa sa candidature pour entrer dans son cabinet. Il ne le connaissait pas. Mais avec Reynders, dit-il «ça a tout de suite accroché».

Il fut d'abord chef de cabinet adjoint et responsable du secteur fiscal avant d'être chef de cabinet de novembre 2000 à juin 2002.

En quatre ans, pas mal de travail a été accompli, selon lui. Il y a eu la réforme de l'impôt des personnes physiques, la réforme de l'impôt des sociétés avec la baisse du taux nominal et, sous le gouvernement Verhofstadt II, la Déclaration libératoire unique (DLU). «Peu de gens imaginaient que ce projet serait si vite réalisé». Au risque d'être bâclé? C'est un projet «évolutif», qui par «décantations successives a tenu compte de toutes les critiques», estime Jean-Claude Laes. Son discours est avant tout pragmatique. «Le plus important, c'est le résultat».

Celui qui a aussi été pendant de nombreuses années échevin (MR) de l'enseignement à Woluwe-Saint-Pierre fait figure de fidèle lieutenant de Didier Reynders. Ce qui lui a permis de prendre la place de Grégoire Brouhns, l'ancien bras droit de Philippe Maystadt (PSC), au plus haut poste de l'administration des Finances. Ainsi vont les choix dans le monde politique. En guise de consolation, Grégoire Brouhns a reçu le titre de baron et a gardé quelques missions spécifiques.

Jean-Claude Laes a aujourd'hui un défi majeur à relever: réussir le projet «Coperfin» qui vise à moderniser le département des Finances dans un horizon de cinq à dix ans. La tâche est immense. Comme il le reconnaît lui-même, c'est un «travail de longue haleine». Il doit faire face à une administration démoralisée, Coperfin arrivant alors que la précédente réforme entamée depuis des années n'a même pas été achevée.

Certes, son département a pu obtenir quelques moyens supplémentaires (110 millions d'euros étalés en plusieurs années). Ce qui n'est pas du luxe quand on sait que certaines personnes n'ont même pas droit à un ordinateur digne de ce nom! Mais il est aussi conscient que Coperfin a créé «beaucoup d'attente» et aussi un sentiment «d'impatience».

D'ici dix ans, il devra faire face à un autre enjeu de taille: comment trouver des gens prêts à travailler aux Finances?

De tout cela, il est conscient, mais il ne se montre pas découragé. Sans avoir pris le «look» et le discours de ces patrons qui pensent avoir tout compris du management, il dit avoir un «tempérament optimiste» et être un adepte «de la pensée positive».

© La Libre Belgique 2004