Entreprise Différents phénomènes amènent parfois l’individu à poser des choix non rationnels.

Une chronique de Rudy De Winne, Louvain School Management & IMMAQ, et Catherine D'Hondt, Université catholique de Louvain.

De nombreux rapports officiels montrent qu’en dépit de l’environnement de taux d’intérêt bas (voire négatifs), les ménages belges continuent de donner la préférence à l’épargne sous la forme d’actifs liquides comme les comptes d’épargne. Ce comportement est difficile à comprendre au regard de la théorie financière classique qui considère l’individu comme un agent économique rationnel cherchant à maximiser sa richesse tout en limitant son risque. C’est ici que la finance comportementale peut nous aider à mieux comprendre l’influence des facteurs cognitifs et émotionnels dans la prise de décision des investisseurs.

La finance comportementale est un domaine de recherche interdisciplinaire qui intègre davantage des concepts et résultats issus d’autres sciences sociales comme la psychologie, la sociologie ou encore l’anthropologie. Elle a montré l’existence de nombreux biais comportementaux qui suivent souvent les mêmes schémas chez les individus. Les origines de ces biais sont multiples : le recours à des heuristiques, la sur-confiance et les mécanismes liés à l’estime de soi, les émotions et la maîtrise de soi, ou encore les interactions sociales. Ces différents phénomènes amènent parfois l’individu à poser des choix non rationnels. Cette propension est particulièrement présente chez l’investisseur à cause des caractéristiques des décisions auxquels il est confronté : complexité des instruments financiers impliqués, arbitrage nécessaire entre le présent et le futur, évaluation difficile des risques inhérents à ces décisions ainsi que leur faible fréquence qui ne permet pas à l’individu de tirer les leçons de ses erreurs passées.

Les biais comportementaux les plus susceptibles de conduire l’investisseur à une gestion sous-optimale de son portefeuille d’actifs sont le biais de représentativité qui peut se manifester par une tendance à acheter les titres dont les prix augmentent, le biais de disponibilité qui peut amener l’investisseur à surestimer la probabilité d’une prochaine crise, le biais de familiarité qui le pousse à privilégier les titres qui lui sont les plus familiers, le biais de disposition qui amène l’investisseur à réaliser ses plus-values trop rapidement et à ne pas couper ses pertes assez vite, et le biais de sur-confiance qui le pousse à traiter des volumes importants et trop fréquemment.

Ces exemples révèlent à quel point le comportement des investisseurs est influencé par un mélange complexe d’heuristiques et d’émotions. Certains facteurs individuels et collectifs peuvent également renforcer ou déforcer l’impact de certains biais. Il est ainsi établi que l’âge et le genre jouent un rôle (en particulier dans la perception des risques) et que l’environnement influence l’investisseur dans ses prises de décisions. Ces constats dressés par les chercheurs sont également valables pour professionnels qui ne sont donc pas exempts de biais.

La littérature en finance comportementale regorge aujourd’hui d’articles scientifiques démontrant l’existence de ces biais ainsi que leur caractère systématique et donc souvent prévisible. Personne ne peut plus ignorer ces contributions qui sont porteuses d’enjeux et de perspectives.

Sur le plan académique, la finance connaît un changement de paradigme et l’approche comportementale amène une dimension plus réaliste à la finance et aussi plus multidisciplinaire. Le défi pour les chercheurs est de pouvoir exploiter et intégrer les points forts des deux courants : la rigueur de l’approche traditionnelle et le réalisme de l’approche comportementale.

Pour les professionnels de la finance, il s’agit d’utiliser ces connaissances pour aider leurs clients à prendre les décisions qui serviront leurs propres intérêts. Le conseiller financier devrait pouvoir repérer les évaluations erronées de son client, les informations pertinentes qu’il a tendance à ignorer, ou parfois sa difficulté à vivre avec des décisions antérieures. Sa responsabilité est de fournir en temps opportun à son client les alertes nécessaires à propos des pièges liés aux différents biais connus.

Ces biais méritent aussi l’attention particulière des régulateurs en vue de la protection des investisseurs contre, d’une part, leurs propres faiblesses, et, d’autre part, des pratiques commerciales peu scrupuleuses. Capable d’apporter des contributions majeures aux investisseurs, à leurs conseillers financiers et aux régulateurs, la finance comportementale nous invite à passer de "l’homo economicus" imaginé par la théorie financière classique à "l’homo sapiens" que nous sommes en réalité…