Entreprise

Analyse

En termes immobiliers, le Sablon est presque un quartier commercial comme un autre, peut-être un peu plus fourni: une cinquantaine de boutiques bordant la place du Grand Sablon, plus de 150 dans les quelques rues avoisinantes.

En termes de «mix» commercial, par contre, les lieux sont totalement atypiques. Aux traditionnels Esprit, Cassis, Casa et Club qui forment l'offre des autres micromarchés, le Sablon oppose ses restaurants, pâtisseries et chocolateries de luxe, ses bijouteries, ses magasins de décoration et, surtout, ses galeries d'art et magasins d'antiquités. Et c'est pareil en termes d'horaires puisque le Sablon est ouvert 7 jours sur 7, le samedi et le dimanche étant des jours cultes où les commerces réalisent jusqu'à deux tiers de leur chiffre d'affaires hebdomadaire.

«Quand je m'y suis installé en 1964, se souvient l'antiquaire Gaston Renard, des confrères présents depuis les années 50 sont venus me souhaiter la bienvenue, non sans ajouter que... j'étais bien courageux car les belles années étaient derrière. Ce qui s'est avéré totalement faux».

Aujourd'hui, s'il devait accueillir un jeune confrère, il dirait la même chose. Mais sans se tromper. «A l'époque, poursuit-il, deux commerces sur trois étaient occupés par un antiquaire ou un brocanteur. La première mutation date de la fin des années 70, qui nous a vus tous nous préoccuper de... décoration: mélange d'antiquité et d'objets décoratifs, création d'ensembles, étalages plus équilibrés...»

La seconde mutation a débuté au milieu des années 80. Pour les principaux intéressés, elle a pris l'allure de déclin: «Les antiquaires vieillissants se sont retirés. Bon nombre étaient propriétaires de leur commerce, reconnaît Gaston Renard, qui fait partie du lot. Ils l'ont revendu à des restaurateurs, des décorateurs, des bijoutiers, etc.» Une métamorphose qui culminera aux premières heures du troisième millénaire pour ne plus s'arrêter.

La conjoncture économique est moins favorable au métier d'antiquaire, certes. Et les jeunes générations achètent moins d'antiquités. «Elles tombent plus dans la facilité qu'offrent les magasins de décoration qui présentent des ensembles complets, les adaptent aux dimensions des pièces, etc.», confirme Christian de Meeûs, antiquaire installé rue des Minimes.

Dans le cas précis du Sablon, les antiquaires furent, de surcroît, jetés «hors les murs», étranglés par des niveaux de loyers toujours plus élevés. «Globalement, ils sont bien en deçà de ce qui se pratique ailleurs, explique Arnaud de Bergeyck, du conseiller en immobilier Cushman & Wakefield. A titre de comparaison: si la rue Neuve est à 100, l'avenue Louise est à 80, le quartier Dansaert à 35-40, celui du Sablon à... 10 ou 15 ». Ce qui représente tout de même, sur la place même, un montant sonnant et trébuchant de 600 à 650 €/m2/an pour les bonnes situations, jusqu'à 750 pour le must (un coin, par exemple).

Les antiquaires et galeristes ne sont toutefois pas partis bien loin. S'ils ne représentent plus qu'un quart de la cinquantaine de surfaces inscrites autour du Grand Sablon, «dévorés» qu'ils ont été par les commerces de bouche que sont les restaurants, tavernes, pâtisseries et chocolateries (34 pc), et par les magasins de décoration (18 pc), dans les rues avoisinantes, sur une distance de 100 mètres seulement, leur proportion remonte à 66 pc en moyenne! Là, les loyers se négocient à 150-200 €/m2/an.

«Oui, le quartier reste à connotation «Art et Antiquité», convient Christian de Meeûs, mais le public... l'a oublié, pour retenir les Wittamer, Marcolini, Flamand et autres Armani. Il est très différent de celui qui pratique les antiquités: moins confidentiel, moins averti, s'intéressant à de plus petits objets». Pour les commerces qui bordent actuellement le Grand Sablon, il réunit au contraire pas mal de qualité: fidèle - il a ses habitudes, surtout le dimanche -, touriste - surtout depuis que l'hôtel Jolly y a installé ses pénates - et nanti.

La hausse des loyers est-elle seule en cause? «Principalement, reconnaît Nicolas Orts, de CB Richard Ellis. Mais il ne faut pas négliger l'impact des liens récemment réaménagés entre le boulevard de Waterloo et le Sablon, comme le parc d'Egmont et la rue du Pépin. Les enseignes haut de gamme du boulevard ne vont certes pas de déplacer vers le Sablon, mais leur clientèle peut, elle, plus facilement s'y rendre». «Avec ceci que les aménagements routiers, renchérit Christian de Meeûs, ont été prévus pour une clientèle locale alors que les amateurs d'antiquités sont nationaux et internationaux».

Autre élément déclencheur de la mutation du Sablon: le résidentiel qui s'y est inscrit. «De plus en plus haut de gamme, poursuit le courtier, attirant une clientèle étrangère, française notamment, qui sait y mettre le prix - Ndlr: jusqu'à 4 000 €/m2 à l'achat, 1 000 €/mois à la location pour un 1 chambre, 1 900 €/mois pour un 3 chambres - et aux exigences de laquelle les magasins actuels répondent».

Avec le risque de repousser encore plus en périphérie du quartier ces antiquaires qui ont fait sa gloire? Sans doute pas. «Il est trop atypique pour intéresser les grandes chaînes internationales», répond Arnaud de Bergeyck. Pour preuve, les seuls vêtements de la place sont signés Emporio Armani et Deman. Et puis, les rez-commerciaux des maisons des rues environnantes n'ont ni la taille ni l'agencement susceptibles d'intéresser de nouveaux prédateurs. «Il faut toutefois faire quelque chose, conclut Christian de Meeûs, tenter d'inverser la tendance». D'où, début octobre, cette autre «nocturne», imaginée par lui-même et une poignée d'antiquaires, non pas sur la place mais dans leur boutique, «à destination, au départ d'un public spécifique, sur invitation, afin de garder à l'événement son caractère élégant». Mais peut-être qu'à l'avenir...

© La Libre Belgique 2006