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TÉMOIGNAGES

Deux ans. Il y a deux ans, la Sabena tombait en faillite. L'inimaginable se produisait. Un séisme social sans précédent dans l'histoire de l'économie belge. Depuis deux ans, tout a été écrit ou presque sur les causes et les conséquences de cet événement au fil d'innombrables articles et ouvrages et des conclusions, bien poussives, d'une commission d'enquête parlementaire qui n'a pas vraiment eu le courage de pointer du doigt les responsabilités individuelles de cet immense gâchis.

Deux ans plus tard, l'heure n'est probablement déjà plus à la nostalgie ou au sentimentalisme: le monde tourne, et vite; le sujet ne fait plus la une de l'actualité. «La Libre» a cependant voulu retrouver la trace de certains ex-Sabéniens, le plus souvent des inconnus. Pour voir ce qu'ils sont devenus, les chemins qu'ils ont empruntés.

On songe naturellement d'abord au «plus visible», le personnel de cabine. «Avec cette faillite, inimaginable pour la plupart d'entre nous, ce sont pas mal de certitudes qui ont volé en éclats. J'y pense bien sûr et je me souviens des bons moments passés dans cette compagnie, des collègues... Mais cela ne m'empêche pas de dormir car j'avais d'autres chats à fouetter», explique Renaud de San, 29 ans aujourd'hui, à l'époque pilote sur Airbus A 320, qui a effectué son dernier vol sur Athènes deux jours seulement avant la décision du conseil d'administration de faire aveu de faillite. Renaud de San a rapidement décidé de donner une nouvelle orientation à sa carrière professionnelle: il est entré chez Eurocontrol, a suivi à Luxembourg pendant 9 mois une formation de contrôleur aérien avant de rejoindre Maastricht. «Ce qui m'a attiré? La curiosité de voir un autre aspect du métier de l'aviation. Je ne regrette pas ce choix. Il s'agit d'une activité intéressante, exigeante et passionnante. De plus, j'ai plaisir à évoluer dans un environnement très international.» Et ce métier de pilote? «Actuellement, je n'ai plus ma licence de vol. Redevenir pilote? Ce n'est pas à l'agenda aujourd'hui», souligne-t-il. Et de comparer les deux métiers: «Ils sont très différents. Bien qu'évoluant dans le même monde de l'aviation, les pilotes et les contrôleurs aériens se connaissent mal et ont de nombreux a priori les uns sur les autres. Au début, les contrôleurs nous regardaient - un autre pilote Sabena est également dans la promotion - un peu comme des bêtes curieuses. Mais cette curiosité se manifestait de manière très positive dans la mesure où ils attendaient de nous un retour d'expérience.»

D'autres pilotes ont, eux, choisi de s'expatrier, seule possibilité parfois, dans une industrie du transport aérien en crise, de retrouver une place dans un cockpit. C'est le cas de Joël Gans, bombardé pendant plusieurs mois sur le devant de la scène médiatique en tant que représentant de la BeCA, la Belgian Cockpit Association, qui, bien avant tout le monde, avait tiré la sonnette d'alarme et s'était inquiétée de la stratégie menée par Swissair. Après avoir consacré tout son temps et toute son énergie à un projet de création de compagnie belge vers l'Afrique - BEAP, qui n'a toujours pas vu le jour, faute d'investisseurs -, Joël Gans a signé fin mars 2003 et pour 5 ans un contrat chez China Airlines, compagnie basée à Taïwan et dont deux tiers des 700 pilotes sont Chinois. Il y côtoie aujourd'hui une dizaine de ses anciens collègues. «Après avoir écarté une première proposition, je ne pouvais me permettre de refuser cette opportunité d'exercer mon métier, qui est aussi ma passion. Pour moi, la Sabena, c'est du passé. Même si la déception de ce qui est arrivé restera. Mais cet événement m'a donné l'occasion de m'ouvrir à un autre monde alors qu'un jour seulement avant la faillite, je n'aurais jamais imaginé quitter les pantoufles de la Sabena. Même si je n'ai pas eu le choix, je suis content de vivre cette nouvelle expérience. J'avais la «chance» de n'avoir, au moment de quitter la Belgique, ni femme, ni enfants. Même si l'éloignement familial entraîne évidemment certains moments de solitude», raconte-t-il par téléphone depuis son appartement situé en plein coeur de Taipei. Travailler pour une compagnie asiatique est-il difficile sur le plan culturel pour un petit Belge? «Les pilotes Sabena sont perçus là-bas comme des pilotes aux qualités professionnelles exemplaires. Mais c'est vrai que la mentalité asiatique est parfois difficile à appréhender pour un Européen. Contrairement à certains de mes collègues, en décidant de venir ici, j'ai pris le parti de connaître les gens et leur culture, de m'adapter à eux. Je me suis mis au chinois et je commence à avoir des amis taïwanais», ajoute-t-il. Un apprentissage probablement facilité par la rencontre d'une petite amie qu'il se plaît à appeler sa «perle d'Asie». Trompettiste à ses heures, il a même joué lors d'une réception organisée par son nouvel employeur à l'occasion du Nouvel An Chinois.

Katia Defranck, elle, a 35 ans. Elle était commandant de bord sur Boeing 737 et depuis 12 ans à la Sabena. Après la faillite, elle a vécu une courte période de chômage mais cette mère de deux enfants a très rapidement retrouvé l'énergie pour rebondir. Fini, les cockpits pour elle, même si elle a toujours sa licence de vol. «J'occupe le poste de chef de département opérations aériennes au sein de la société Eurosense, qui s'occupe de photographie aérienne. C'est une activité très intéressante, plus large que celle de pilote de ligne. La culture d'entreprise chez Eurosense est différente de celle qui régnait à la Sabena, qui, c'est vrai, était un peu une «grande famille». Pour le moment, je n'envisage pas de recommencer à voler», commente-t-elle.

«Comme toute la Belgique», Farangis Hajikhanmohammadi, hôtesse de 27 ans d'origine iranienne, engagée en 2000, a vécu «très durement» la fin de la Sabena. «Cela a toujours été un grand plaisir et un honneur de voler pour la compagnie nationale belge. Après la faillite, j'ai postulé à la Sobelair et chez Virgin Express mais je n'ai pas obtenu de réponse», rapporte-t-elle. Après un passage d'un peu moins de 10 mois chez Thalys, la jeune femme a finalement été engagée par Virgin. «J'ai été bien accueillie. Il n'y a pas de grande différence de culture entre la Sabena et Virgin Express. Aujourd'hui, beaucoup d'hommes d'affaires volent sur Virgin Express. Le métier reste le même: ce sont les mêmes procédures et il faut adopter la même disponibilité vis-à-vis du passager, afficher le même sourire. Et si certaines critiques sont parfois formulées, c'est logique dans la mesure où cela permet de s'adapter à une nouvelle organisation.»

En dehors de la cabine, la reconversion fut aussi le mot d'ordre. Olivier Gillis était «la voix» de la Sabena, un des deux porte-parole de la compagnie pendant les 6 mois qui ont précédé la faillite et le mois et demi qui suivit celle-ci. Il y était entré en 1989 en tant que steward, avant de devenir, étape par étape, responsable de la communication interne du personnel de cabine et en charge des chefs de cabine. «Ce fut une très bonne école. Notamment en matière d'empathie, cette capacité à ressentir ce dont l'autre a besoin; en clair, ce que le client attend. Avec la volonté d'apporter des réponses clé sur porte à n'importe quelle demande. Evidemment, j'ai aussi appris ce qu'était une communication efficace et rapide dans des circonstances difficiles. J'ai été immédiatement plongé dans la communication de crise, qui était bien rodée. Par contre, ce que j'en retiens également comme leçon, c'est que dans une société où la communication interne ne fonctionne pas car la direction ne connaît pas bien son personnel, la communication externe est aussi sapée. Nous n'étions plus crédibles. La gestion des ressources humaines peut déteindre de façon extraordinaire sur la communication elle-même.»

Ce qu'il regrette? «Je me suis mis à dos beaucoup de mes collègues en passant de la communication du personnel de cabine à celle de la direction car même si la communication est aussi neutre que possible, elle paraît toujours avoir une couleur. En outre, ce qui manquera toujours, c'est de ne plus être au-dessus des nuages tous les jours. C'est la poésie du décollage qu'aucun métier ne me rendra.» Au sortir d'une telle expérience, la reconversion fut assez aisée -via une annonce dans les journaux- puisqu'Olivier Gillis est depuis janvier 2002 le porte-parole de Willem Draps, secrétaire d'Etat bruxellois à l'Aménagement du Territoire, aux Monuments et Sites. «J'ai dû verser dans la communication proactive plutôt que défensive. Avant j'avais sous la main une info très grand public, aujourd'hui, quand on parle du Pras, le Plan régional d'affectation du sol, il s'agit de rendre l'info séduisante.»

A l'autre bout du monde, au Memling de Kinshasa, le fleuron hôtelier de l'ex-Sabena, rien ou presque n'a changé. Le plus bel établissement de la capitale, un 5 étoiles de 180 chambres dont «2 suites présidentielles et 15 suites junior», est toujours propriété de la curatelle. «Nous avons conservé le même personnel -165 personnes- et la curatelle nous laisse travailler comme nous l'entendons», affirme Patrick D'Hoore, directeur général depuis fin décembre 2001. «Nous procédons même à des investissements pour améliorer le niveau de qualité de l'hôtel. Nous avons ainsi rénové tous les tuyaux d'eau et l'isolation de la climatisation», précise le nouveau responsable qui a fait ses armes dans les bonnes maisons d'Anvers et de Bruxelles. «Pour ce qui est des décisions à court terme, il n'y a pas de problème. Ce qui est plus embêtant, c'est le long terme.» En attendant, les 5 hôtels dont la Sabena est propriétaire devraient être fixés sur leur sort d'ici la fin de l'année.

Enfin, sur le tarmac, les situations varient elles aussi. Ainsi Sabena Ground Handling a été racheté en octobre 2002 par l'espagnol Fomento de Construcciones y Contratas (FCC) qui a créé à cette occasion sa filiale belge BGS. Le passage de l'un à l'autre ne s'est pas fait sans heurt. Jacques Waldeyer est bien placé pour en parler, lui qui après avoir été directeur des opérations chez Sabena, a pris en main le département ground handling sous la curatelle et tient toujours les rênes du ground handling chez BGS. «Actuellement, il faut travailler. Pour garder son emploi et pour que l'entreprise survive. Sabena Ground Handling comptait 3000 personnes. Au lendemain de la faillite, on est tombé à 300 avant de remonter à 700 en avril 2002 puis à 1400 en fin de curatelle. Il y avait parmi elles un millier d'ex-Sabéniens», décrit Jacques Waldeyer. C'était le point de départ. «Il fallait faire comprendre que c'était une nouvelle société, qu'il s'agissait d'être polyvalent.» Reste que la «machine» s'est encore grippée au printemps dernier: «Certains ont cru qu'on pouvait revenir au passé. Nous n'avons pas pu l'accepter. Fin février, 17 personnes ont été licenciées la même semaine; on voulait vraiment marquer le coup et leur signifier: «Non, messieurs, ce n'est plus comme avant. Fini, les maladies constantes et l'absentéisme professionnel. Ce n'est plus possible, cela dérange trop le travail.» Tout a été fait en coordination avec les syndicats.» Depuis, tout est calme. «On sent la différence sur le terrain. Le personnel s'intéresse aux clients, à leurs allées et venues.» Et d'indiquer: «Il y a très peu d'ex-Sabéniens encore «sur le marché» qui désirent venir ici. On fait régulièrement appel aux cellules de reconversion. Soit les personnes concernées ont retrouvé un job, soit elles ne veulent pas d'un contrat temporaire, soit elles refusent la polyvalence, soit encore elles font montre d'exigences financières exagérées.» Un exemple du changement de mentalité: «L'été, torride, fut très dur. Nous avons beaucoup discuté avec les syndicats. Les avions devaient décoller et nous avons respecté les normes en matière d'octroi de boissons fraîches, de pauses, etc.» Avec la conclusion: «Ce n'est pas un paradis social mais on essaye de faire de son mieux.»

De leur côté, certains salariés de Sabena Technics -une vingtaine- ont décidé de rejoindre la SNCB. Guy Lamock, par exemple, est passé de l'entretien des Boeing 737 à celui des rames TGV à Forest. «D'une manière générale, il n'y a pas eu de problème d'adaptation même si la culture d'entreprise à la SNCB est différente: cela reste une entreprise d'Etat assez lourde du point de vue administratif et de la prise de décision. Mais les choses s'améliorent et on considère de plus en plus le passager comme un client», révèle-t-il.

Autre département, Sabena Catering, racheté depuis par LSG Skychef, filiale de Lufthansa. Benito Basile, technicien de maintenance de 34 ans, a perdu du jour au lendemain son emploi comme le millier de salariés qui travaillaient dans l'entité chargée de réaliser 12 millions de repas par an. «L'image forte qui demeure: le retour du dernier vol à Bruxelles-National», se rappelle-t-il. Depuis, Benito Basile se consacre aux autres: il a, en effet, assumé une fonction d'accompagnateur social dans le cadre des cellules de reconversion, une fonction rémunérée par le syndicat libéral. «Ma première mission a été d'aider moralement et socialement le personnel de la Sabena. Le personnel a, en effet, dû faire le deuil de cette entreprise. Nombreux ont été ceux qui avaient du mal à tourner la page. Dans un second temps, nous avons aidé les demandeurs d'emploi à se reconvertir via une série de formations. Aujourd'hui, je dois penser à ma propre reconversion; je compte devenir agent de gardiennage», poursuit Benito Basile, bientôt l'heureux papa d'une petite fille.

Car les cellules de reconversion de la Sabena clôturent leur mission le 30 novembre. Pour tous ceux qui restent sur le carreau, le plus souvent des femmes et les personnes les moins qualifiés, la fin de ces cellules a le goût d'une «seconde faillite».

© La Libre Belgique 2003