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Rien ne va plus entre les agriculteurs européens. En cause ? Les actions musclées des éleveurs français de ces derniers jours commencent à irriter les producteurs des autres pays de l’Union européenne. Espagnols et Allemands ont ainsi très peu apprécié de voir leurs camions remplis de denrées "inspectés" aux frontières de l’Hexagone par des centaines de manifestants. Le syndicat des producteurs laitiers allemands (MIV) juge d’ailleurs les actions françaises "inacceptables" et a demandé à la Commission européenne de le soutenir contre la concurrence "déloyale" de leurs homologues français.

Les agriculteurs espagnols et allemands ont aussi mal digéré l’annonce du gouvernement français d’un plan de soutien pouvant aller jusqu’à 1,1 milliard d’euros, notamment pour l’allégement de la dette des éleveurs. Or, les productions des autres pays européens sont achetées moins chères que celles de leurs homologues français, ce qui attise les tensions. L’Allemagne bénéficie d’une main-d’œuvre peu chère venue des pays de l’Est et l’Espagne a des coûts de production inférieurs. "Nous, les Espagnols, voulons la même chose que les Français : des prix décents pour nos produits" , explique le syndicat UPA, qui n’exclut pas un boycott des produits d’élevage français. Côté belge (voir par ailleurs), on estime également que le prix du lait produit en Belgique doit suivre la courbe ascendante française. Les producteurs laitiers sont parmi les plus touchés par cette crise, suite notamment à la fin des quotas européens et à l’embargo russe.

Manque de compétitivité française ? Pas seulement

Reste que ce plan d’aide français ne semble pas suffisant pour les éleveurs hexagonaux. "Ce ne sont pas des aides que l’on veut mais un prix rémunérateur et moins de normes" , explique à l’agence Reuters Arnaud Pottier, 36 ans, producteur de lait en Mayenne (Nord-Ouest) qui met en cause l’importation de produits étrangers en France.

Pour beaucoup, si les agriculteurs français sont particulièrement touchés, ce n’est pas uniquement à cause d’un manque de compétitivité. "Le problème vient aussi du grand pouvoir laissé aux acheteurs, notamment à la grande distribution, particulièrement puissante en France" , explique Jacques Carles, délégué général du think tank Momagri à nos confrères du "Figaro". Rappelons que plusieurs groupes de distribution français sont parmi les principaux au monde. "La crise a des facteurs structurels et se répand partout en Europe. C’est le problème d’une politique agricole commune qui ne peut plus faire face à une volatilité très grande des prix des denrées agricoles, comme pour toutes les matières premières. Les prix peuvent passer de 1 à 2 en l’espace de quelques mois" , conclut M. Momagri


3 Questions à Guy Francq, président du MIG, l'association des producteurs de lait belges

Suite à leurs actions musclées, les éleveurs français ont obtenu une augmentation du prix de 4 centimes au litre de lait. Cela vous inspire ?

Nous préférons avoir le citoyen avec nous et ne pas l’embêter avec ce type d’actions. Ceci dit, si on se retrouve acculé, on sera dans l’obligation d’entreprendre des actions plus musclées. C’est un combat collectif et sociétal car c’est l’alimentation de tout un chacun qui est en jeu. Pour beaucoup de pays, c’est déjà trop tard : les éleveurs sont devenus les domestiques de multinationales et de financiers. En Wallonie, on a encore une carte à jouer car il y a encore beaucoup de petits indépendants : leurs vaches restent dans les prés et produisent donc un lait de qualité supérieure. Le problème, c’est que le Belge ne consomme pas assez local. Seul un tiers de la consommation alimentaire belge est produit en Belgique, là où ce chiffre atteint 80 % aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Vous rencontrez Charles Michel cette semaine. Qu’attendez-vous du gouvernement ?

On veut un alignement sur les prix français qui est de 34 centimes au litre contre 25 centimes pour nous. C’est un minimum. Une étude a prouvé qu’il fallait au moins atteindre 46 centimes par litre pour qu’un éleveur puisse se payer un salaire. Il faut aussi que les banques soient plus souples avec les éleveurs.

La solution ne doit-elle pas se décider au niveau européen ?

Oui, l’Europe doit absolument réguler son marché. La fin des quotas laitiers a changé complètement la donne et si beaucoup ont cru à cette libéralisation, la réalité est tout autre : l’Europe exporte très peu vers ces nouveaux marchés promis tels que la Chine. Les stockages atteignent actuellement des records. A quoi cela sert-il de produire s’il n’y a pas de marché pour vendre son lait ?