Lagarde de retour aux Etats-Unis

Bernard Delattre Publié le - Mis à jour le

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Réunis dès mardi, les vingt-quatre membres du conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) n’ont donc pas même attendu jeudi, qui était la date limite qui avait été fixée, pour désigner la Française Christine Lagarde à la direction générale qu’avait laissée vacante, dans les conditions rocambolesques que l’on sait, un autre Français : Dominique Strauss-Kahn.

La Française n’a pas démenti les pronostics, et s’est imposée aisément face à son challenger, le Mexicain Agustín Carstens. Dès le début de la journée, sa désignation paraissait assurée. En effet, les Etats-Unis et le Brésil lui avaient apporté leur soutien, ce qu’avait fait la Chine la veille déjà.

C’est, finalement, un paradoxe qui n’est pas mince, et dont les mémorialistes de la Ve République, qui sait, un jour se souviendront. En effet, la femme ainsi bombardée au sommet de la finance mondiale a toujours, dans son propre pays, incarné une politique socio-économique sarkozyste qui, dans les sondages quasiment sans interruption depuis 2007, est massivement désavouée par l’opinion. Et alors que ses propres débuts comme ministre de l’Economie et des Finances, peu après l’élection présidentielle de 2007, furent assez calamiteux et assez généralement reconnus comme tels.

C’est l’époque où, en poste depuis une semaine à peine, elle jeta un froid tel qu’il faillit d’emblée lui coûter son poste. Lorsque, à la faveur de sa première interview radio, elle qualifia sans ambages le sacro-saint Code du travail français, de "compliqué et lourd", de "frein à l’embauche".

L’époque où, avec de grands airs qui effarèrent y compris jusqu’à Matignon et à l’Elysée, elle conseilla au Français moyen affolé par la flambée des prix à la pompe d’"oublier de temps en temps son véhicule, au profit de ses deux jambes et de son deux roues". L’époque où elle annonça "un plan de rigueur" aux fonctionnaires alors que le terme était encore totalement tabou en haut lieu. "Ses mots ont dépassé sa pensée " dut corriger François Fillon. L’époque où ses détracteurs la rebaptisèrent "Mme la Marquise". Pour son élégance un peu vieille France. Et sa propension à dédramatiser - sur l’air du "Tout va très bien", et parfois jusqu’à l’incrédibilité - les résultats longtemps mauvais de l’économie française, sous son égide : en termes d’emploi, de croissance ou de commerce.

En ce temps-là, dès lors, pas grand monde ne donnait cher de la peau de Christine Lagarde. Qui, pensait-on dans le tout-Paris, allait sans doute rejoindre assez vite la cohorte de ces personnalités issues de la société civile et ayant fait une incursion laborieuse en politique : de Luc Ferry à Claudie Haignerée en passant par Claude Allègre, Francis Mer ou Thierry Breton - ces deux derniers, déjà, à l’Economie.

Mais Christine Lagarde demeura à Bercy. Où, d’ailleurs, elle vient de battre un record de longévité.

Car, lorsqu’elle débutait si laborieusement en politique, la France avait déjà changé une dizaine de fois de ministre de l’Economie dans les dix années précédentes. Et Nicolas Sarkozy y compris s’était rendu compte que cela ne faisait pas très sérieux pour l’image internationale de l’Hexagone. Christine Lagarde dut également son salut ministériel au fait qu’elle s’améliora assez vite : elle assimila assez rapidement les codes et usages de ce nouveau monde qu’était pour elle la chose publique. Symboliquement, au demeurant, il était difficile pour Nicolas Sarkozy de s’en séparer sans prendre le risque de fragiliser politiquement les grands slogans économiques de sa campagne élyséenne, puis de son début de quinquennat : "Travailler plus pour gagner plus", "Revaloriser la valeur travail", le bouclier fiscal, etc. Enfin, dès ses prémices, la grande crise financière internationale commanda de maintenir à son poste une femme dont l’expertise - au-delà de la controverse sur sa politique économique - avait fini par être assez généralement reconnue, à l’étranger également.

Cette indéniable expertise, Christine Lagarde l’acquit donc, non dès le départ en politique, mais dans la société civile. Juriste de formation et diplômée de Sciences-Po - mais ayant échoué deux fois au concours d’entrée de la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA) -, elle se spécialisa dans les lois antitrust et la législation sur le travail. Puis, en 1981, entra au bureau parisien du grand cabinet américain d’avocats d’affaires Baker&McKenzie. Elle en gravit un à un les échelons, partit aux Etats-Unis, et, en 1999, première Française à ce faire, prit, à 43 ans, la tête de ce cabinet international. Ce que salua le "Wall Street Journal Europe" en 2002, en la plaçant en cinquième position dans son classement couronnant les femmes d’affaires du Vieux continent ayant le mieux réussi professionnellement.

De cette expérience américaine, Christine Lagarde a notamment gardé une aisance en anglais qui tranche avec le niveau en langues, si perfectible, qui est encore celui de nombre de hauts dirigeants français.

Ses débuts en politique hexagonale, elle les fit en 2005, quand Jacques Chirac était à l’Elysée et Dominique de Villepin à Matignon. Ce dernier, qui l’avait connue quand lui-même était à l’ambassade de France à Washington, lui proposa le poste de ministre délégué au Commerce extérieur. C’est à ce moment que les Français firent connaissance avec cette femme qui, dès l’âge de 15 ans déjà, avait surpassé nombre de ses coreligionnaires en devenant médaille de bronze au championnat de France de natation synchronisée.

La consécration survint en juin 2007. Lorsque celle qui partage le même métier (avocat) et la même passion (le modèle américain) que Nicolas Sarkozy, devint la première Française ministre de l’Economie et des Finances, après un passage éclair à l’Agriculture.

Dorénavant, à 51 ans seulement, cette mère de deux enfants, divorcée puis remariée, originaire du Havre (Normandie) et née elle-même de parents enseignants, devenait quatrième dans l’ordre protocolaire du gouvernement. Et "l’avocate des réformes à Bercy", comme s’en félicita "Le Figaro" le jour de sa nomination. Il se raconte qu’à l’époque, Nicolas Sarkozy avait été séduit, outre par le carnet d’adresses impressionnant de cette avocate future ministre, par son niveau d’anglais, lui qui manie cette langue très imparfaitement.

Au fil des ans, Christine Lagarde s’attacha à assouplir son image dans le grand public, image qui était autrefois bien plus raide. Pour ce faire, elle alla jusqu’à ironiser sur le niveau exagéré de testostérone caractérisant à ses yeux une classe politique française encore très masculine, voire machiste. Elle alla aussi jusqu’à se donner (très dignement) en spectacle à un talk-show très regardé de la télévision américaine : elle offrit un béret français à son interlocuteur-vedette, et en coiffa elle-même un.

Néolibérale à l’origine, Christine Lagarde fit campagne au FMI sous la bannière du "libéralisme tempéré". Il faut dire qu’à Bercy, elle n’eut d’autre choix que d’adoucir ses préceptes en épousant, à l’occasion, les croisades néo-colbertistes de Nicolas Sarkozy, que ce soit à l’Organisation mondiale du Commerce, face à la Commission européenne, ou lors du sauvetage de banques belges par des banques françaises. S’étant économiquement adaptée à Nicolas Sarkozy, la ministre sut aussi se faire apprécier par son Premier ministre, François Fillon, en se montrant très orthodoxe dans l’assainissement de la France. Même si, bientôt, elle quittera un pays encore lourdement déficitaire et endetté. Et même si elle ne fut pas toujours aussi regardante sur ses propres deniers. Ainsi, l’opposition l’épingla pour n’avoir pas confié la gestion de son propre patrimoine - cossu : elle est assujettie à l’Impôt sur la fortune -, à un gestionnaire, comme doit le faire tout ministre, pour éviter les conflits d’intérêts.

Un conflit (présumé) d’intérêts : c’est aussi ce qui joua en faveur de Christine Lagarde. Lorsque, après le fiasco des élections régionales de 2010, Nicolas Sarkozy pensa, avant d’y renoncer, relancer la fin de son quinquennat en remplaçant François Fillon à Matignon. En effet, l’"affaire Bettencourt" fut fatale au jeune et alors prometteur ministre du Budget Eric Woerth, qui, comme elle, était donné Premier-ministrable. Plus récemment, Christine Lagarde réussit à passer entre les gouttes d’une autre affaire tapageuse : l’abus de pouvoir qu’elle est soupçonnée avoir commis au bénéfice de Bernard Tapie, dans l’affaire Adidas. La Cour de Justice de la République dira ce qu’elle pense de cette affaire début juillet.

Christine Lagarde quitte la politique française avec un bilan ministériel qui sera sans doute longtemps encore débattu - même si le "Financial Times", en 2009, la désigna "Ministre des Finances de l’Année". Elle quitte aussi ce milieu politique sans être parvenue à trouver un ancrage local. L’UMP pensa successivement à elle pour succéder au maire chiraquien du Havre, Antoine Rufenacht, puis pour incarner l’opposition de droite au maire PS de Paris, Bertrand Delanoë. En vain. La greffe ne prit pas. Politiquement, Christine Lagarde ne s’enracina jamais.

Cela dut l’aider en mai dernier, quand elle dut décider en quatrième vitesse d’entrer en lice pour la succession de DSK. Tout comme le salaire mirobolant qui est celui du n°1 du FMI constituera finalement, lui aussi, un retournement de situation. Pour elle qui, en 2005, quittant les Etats-Unis et le privé pour la France et sa politique, avait inversé le slogan sarkozyste : accepté de travailler plus pour gagner moins.

Première femme au FMI, Christine Lagarde pourrait devoir aussi, mine de rien et par la bande, s’attacher à restaurer une image de la France qui, aux Etats-Unis, est fameusement ternie par l’affaire DSK. Rares étant les personnalités françaises qui connaissent aussi bien qu’elle ce pays, sa nomination ne paraît pas, sur ce plan, une erreur de casting.

Bernard Delattre

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