Entreprise

PORTRAIT

U n Monsieur Larcier? J'ignore si le fondateur de la maison s'appelait effectivement comme cela. Je suppose que oui...» Olivier Cruysmans ne dirige la maison que depuis un an et demi. La question l'embarrasse. Fondée en 1839, la maison d'édition Larcier est l'une des plus anciennes et plus actives maisons d'édition juridiques belges. Mais malheureusement, plus personne ne semble se souvenir de la petite histoire de sa création, à l'heure du passage de ses codes et de la plupart de ses produits phares en version multimédia.

Le nouveau patron, lui, est à peine en place depuis quelques mois. Son parcours informatico-juridico-législatif a plaidé en sa faveur, quand s'est posée la question de la succession de celle qui le précédait. Effectivement, entre 1978 et 1980 déjà, il travaillait comme chercheur à l'université, sur les problèmes informatique et vie privée. C'était dans le cadre d'une étude dont personne ne voulait s'occuper à l'époque.

Un vieil article retrouvé in extremis dans un tiroir déterre quelques souvenirs. Il raconte que «Pierre-Joseph Larcier, alors concierge d'un lycée à Bruxelles, est fauché par une balle perdue pendant la révolution. Il lègue alors ses affaires à son fils François-Joseph lequel, en 1835, doit faire un choix entre ses activités scolaires et la petite librairie familiale située rue des Sols. Il opte pour cette dernière. La création de la maison Larcier date de quatre ans plus tard. Ce n'est qu'en 1878 que sera imprimée son orientation juridique. La famille Larcier disparaîtra de l'entreprise en 1933 (NdlR: entre les deux, un grand trou ), avec la nomination d'un certain Jean-Marie Ryckmans comme administrateur délégué.»

Larcier appartient actuellement au groupe De Boeck dont il constitue la branche juridique depuis dix ans. De Boeck, un poids lourd qui repose sur deux autres pieds: l'universitaire et le scolaire (en pleine expansion, tant en dehors qu'à l'intérieur des frontières, avec entre autres les récents rachats de De Sikkel et de Standaard Uitgeverij à Anvers). Le passage au multimédia de l'ensemble, stratégiquement étalé sur une période de trois ans, pèse 2 974 722 € (120 millions de F). L'investissement est commun aux trois branches, mais Larcier est la locomotive du changement.

Aujourd'hui, la maison est surtout connue pour ses codes (presque dix mille pages réparties en neuf volumes et recensant l'ensemble des dispositions légales en vigueur), outil de base pour tous les étudiants qui embrassent le droit, les avocats, notaires et autres juristes d'entreprise. Larcier ou Bruylandt? C'est d'ailleurs le premier critère qui divisera cette grande famille entre partisans du premier éditeur et fans du second, puisque le duo se partage le marché.

Même si le nouveau patron prétend le contraire, les professeurs conseillent bien soit l'un soit l'autre à leurs étudiants, suivant leurs propres habitudes de lecture. C'est donc par dizaines que les commandes atterrissent de l'un ou l'autre côté, en début d'année scolaire. Les premières consultations conditionnant la consommation future, on comprend que les jeunes constituent un public de choix, terreau d'une clientèle pour longtemps fidèle, malgré les réductions de prix qui leur sont généralement accordées. «Les plus difficiles à convaincre sont les professeurs, constate Olivier Cruysmans. Non seulement ceux qui enseignent depuis quarante ans préfèrent continuer à consulter le papier, mais tous se méfient de voir les étudiants venir passer un examen écrit avec leur PC parce qu'il est impossible de vérifier comment ils l'utilisent. Il faudra une période d'adaptation, c'est certain.» Pour encourager le changement, la toute nouvelle version informatique des codes thématiques, pour la première fois en version CD-Rom, jouit d'ailleurs d'un tarif promotionnel avantageux, permettant à ses utilisateurs de réaliser une économie minimum de 10 pc.

L'édition scientifique représente une niche à part dans le monde de l'édition. Elle ne fluctue pas selon les mêmes paramètres. Appelant essentiellement une lecture de consultation (au contraire du roman, que l'on parcourt de la première à la dernière ligne), elle est agréablement accessible sur l'écran.

Les codes de Larcier sont actualisés tous les deux ans et mis à jour, dans l'intervalle, par des compléments publiés tous les six mois. Deux autres «briques» complètent la palette des «poids lourds» (termes choisis par l'éditeur) : le répertoire notarial (qui couvre l'ensemble des matières que les notaires pratiquent) et le recueil annuel de jurisprudence belge (toutes les décisions classées par matière, également publié sur CD-Rom depuis plusieurs années). La maison publie, en outre, plusieurs revues (générales ou spécialisées; hebdomadaires, mensuelles ou trimestrielles) et des monographies, dans et hors collections (entre 30 et 50 livres par an).

«Notre staff de base compte à ce jour une trentaine de personnes - vingt francophones et dix néerlandophones. En plus des consultants et experts dont les services sont ponctuels», détaille le directeur. Mis à part aussi les auteurs, des sommités en leur matière, bien implantées dans leur milieu, débauchées sur demande ou engagés après candidature spontanée.

En 2000, le chiffre d'affaires de Larcier atteignait 8 056 539 € (325 millions de F), soit 40 pc du chiffre de l'ensemble du groupe. «Notre croissance est régulière. Entre 1999 et 2000, nous avons grandi de 17 pc. Et, l'année d'avant déjà, nous enregistrions une croissance à deux chiffres.»

Et d'épingler, malgré tout, quelques phénomènes plutôt réducteurs, comme les fusions de cabinet qui limitent le nombre d'utilisateurs différents et une gestion de frais généraux de plus en plus sévère. «Mais le nombre de juristes - environ 35 000 à ce jour en Belgique - reste stable depuis plusieurs années », conclut-il plutôt positif.

© La Libre Belgique 2001