Entreprise

I l doit y avoir 300000 non-Belges sur une population d'un million d'habitants: je pense vraiment que Bruxelles est la ville la plus intégrée du monde´, s'exclame, enthousiaste, Abbas Bayat, Iranien, qui voici 5 ans racheta à Interbrew un nom bien de chez nous: Chaudfontaine. Au terme d'un parcours peu banal.

A 7 ans, il quitte Téhéran pour rallier un collège 100 pc british de l'autre côté de la Manche. Une éducation tirée à quatre épingles, selon le voeu de ses parents. Il y fut pensionnaire jusque 18 ans. Ensuite, il décide, de son propre chef cette fois, d'aller étudier aux Etats- Unis, à la prestigieuse université de Columbia. Licence en sciences politiques et économiques, master en affaires internationales et doctorat en management avec une thèse sur les comportements de leadership. En toute simplicité. Car cet homme de taille moyenne, fin et racé, a l'élégante simplicité de mettre les autres à l'aise, en français, anglais ou persan.

Ses - beaux - diplômes en poche donc, il reprend le chemin de son pays natal pour y monter une laiterie en compagnie de son frère. Entre-temps, la révolution est passée par là. `Nous avons connu deux ans de perturbation totale. Après la révolution, j'ai décidé de quitter le pays car le gouvernement prônait la propriété publique plutôt que privée. Je suis retourné avec ma femme aux Etats- Unis car y ayant étudié, c'était aussi l'endroit le plus facile pour me lancer.´ Cap sur Princeton, dans le New Jersey. C'est dans la patrie de l'oncle Sam qu'il demeurera le plus longtemps jusqu'à ce jour: 14 ans. Il est d'ailleurs Irano-Américain.

Il commence dans une petite société de consultance hollandaise (il se rapproche de la Belgique...) aux clients européens. Il fait la connaissance de Materne, Continental Food et... Looza (il y reviendra). `Ce furent mes premiers contacts avec la Belgique.´ Il fonde ensuite sa propre société et fin 87, met la main sur Looza, entreprise de jus de fruits basée dans le Limbourg. `Pendant trois ans, j'ai passé une semaine sur deux aux Etats-Unis, l'autre en Belgique. A l'époque, j'avais faim de réussite et cette vie entre deux avions ne me pesait pas. Il faut dire que les voyages aériens étaient aussi nettement plus confortables.´ En six ans, il fait grimper le chiffre d'affaires de 500 millions de francs belges à 3 milliards. Une belle croissance qui l'amène à revendre l'affaire et ses filiales américaine et française à Dole qui, un an plus tard, les cède à Seagram. Abbas Bayat reste dans le bateau chez Dole d'abord et chez Tropicana après où il est responsable pour l'ensemble du monde hors les Etats-Unis.

Depuis la fin de l'année 1993, il est installé en Belgique, travaille aujourd'hui à deux pas de l'abbaye de La Cambre à Bruxelles et y réside avec sa femme et sa seconde fille qui rejoindra sous peu son aînée aux Etats-Unis pour y poursuivre ses études. Bon sang ne saurait mentir. `Je ne suis pas un homme difficile. Mes nombreux voyages m'ont permis de m'habituer à vivre n'importe où.´ Si son épouse retourne régulièrement en Iran, lui n'est pas encore prêt à y retenter sa chance. D'abord, il se sent fort engagé dans la voie qu'il s'est tracée ici et là-bas, `il y a beaucoup de changements, la situation est instable et les temps sont difficiles dans tout le Moyen-Orient même si, doucement, l'Iran commence à s'ouvrir´.

La voie qu'il a empruntée en Belgique n'est pourtant pas de tout repos. Aussi pétillante que bouillonnante dans un secteur ultraconcurrentiel et un marché très ouvert aux fournisseurs étrangers. Au cours des trois premières années, Chaudfontaine a bien progressé vers le redressement avant de connaître deux années plus houleuses avec `la hausse du dollar et celle du pétrole qui intervient dans la fabrication du Pet (*) ´. Entre-temps, par le biais de Chaudfontaine Distribution, le holding qu'il a créé, il a repris Ben Shaws fin 98, producteur britannique d'eau minérale dont il va probablement se défaire car `il est difficile de l'intégrer´, ce qui ne l'étonne pas tellement car il connaît `un peu la mentalité anglaise...´. Il se réjouit par contre de Sunnyland Belgique (Turnhout) et France (La Clayette, près de Lyon) qu'il a racheté début 99 à Mc Cain: `Nous avons fait du très bon travail avec les jus de fruits Sunland. Nous avons même gagné de l'argent en 2001 et sans doute aussi cette année´. En attendant le retour de plus beaux jours car `dans notre secteur, on dit toujours que notre meilleur allié est le soleil´. Celui qui pousse à la consommation et amène en terrasse - Chaudfontaine est fort présent dans l'horeca - son lot de consommateurs assoiffés.

Outre des projets pour la ville de Chaudfontaine (`Soursorama´); la sortie d'un `produit de qualité et haut de gamme en septembre´ et d'un jus de fruits frais de Floride ensuite; une entrée en Bourse de son groupe - `plus tard´ -; le désir de collaborer ou fusionner avec d'autres sociétés - `nous sommes ouverts aux opportunités´ - et après avoir relooké ses marques (dont Lim'Oh et Parasol), Abbas Bayat, 55 ans, s'est aussi plongé dans le sport avec Aquaforce lancé il y a quatre, cinq mois à... Charleroi. Pourquoi en terre carolo? Parce qu'il a racheté 81 pc des actions du Sporting de Charleroi en juillet 2000, qu'il va maintenant reprendre les 19 pc qui restent à Enzo Scifo. `C'était un bon coup de pub pour Chaudfontaine et une façon de s'impliquer socialement en sauvant une activité au coeur de la ville.´ Quand on parle d'intégration...

(*) Le Pet entre dans la composition des bouteilles en plastique.

© La Libre Belgique 2002