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ENTRETIEN

Les craintes renouvelées d'attaques terroristes et les inquiétudes persistantes sur l'approvisionnement propulsent les cours du pétrole dans la zone des 33 dollars à Londres et des 38 dollars à New York. Ces tout derniers jours, la forte hausse des stocks de brut américains et des déclarations «rassurantes» de la Maison Blanche ont réussi à apaiser quelque peu un marché très nerveux. En dépit de ce tassement, les cours restent aussi élevés en moyenne qu'il y a un an lors du déclenchement de la guerre en Irak. A quelques jours de sa réunion du 31 mars à Vienne, l'Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) hésite toujours entre une réduction de sa production de brut pour compenser la baisse saisonnière de la demande et un maintien de son offre pour profiter de cours au zénith. Les pressions sont maximales et les rumeurs vont bon train. Or, les marchés n'aiment pas l'incertitude. Afin de décoder ce qui se passe, nous avons rencontré Jean-Pierre Pauwels, directeur à la Banque nationale et spécialiste du marché pétrolier.

Baissera? Baissera pas? L'Opep fait mystère de ses intentions, comme souvent...

Ce n'est pas très important. Annoncer une réduction et la mettre en pratique sont deux choses différentes. L'Opep a repris la technique des banquiers centraux sur les marchés des changes en jouant sur les effets d'annonce. Cela provoque des anticipations sur le marché papier qui réagit aux déclarations. Mon avis est que l'organisation ne changera pas sa production, quoi qu'on en dise.

L'Opep a-t-elle encore un poids réel?

Très certainement. Même avec un peu moins de 30 pc de la production mondiale, l'Opep a un poids indéniable. Elle est toutefois menacée aujourd'hui par le regain de production de la Russie, même si c'est un phénomène passager, et les performances très élevées de la Norvège. Dans le long terme, c'est-à-dire à l'horizon 2010 ou 2020, l'Opep va se renforcer. Elle joue le rôle de la «firme dominante» entourée de satellites. C'est une position moins forte que celle d'un monopole, certes, mais cela se vaut à peu près.

Certains disent que la stratégie de l'Opep vise à «punir» les Etats-Unis en maintenant des prix élevés...

Pendant tout un temps, si le prix était maintenu à 18 dollars, c'était pour faire plaisir aux Américains. A la base se trouvait l'Arabie saoudite qui a aujourd'hui des besoins accrus. Ce pays entend en effet maintenir le niveau de vie de la population et mener à bien des travaux d'infrastructure. S'il cherchait jadis à faire plaisir, il ne veut certainement pas punir. Le prix du pétrole est élevé en raison de facteurs objectifs (croissance record de la Chine, reprise et aux Etats-Unis, stocks bas, etc.) et parce que le dollar est faible.

Jusqu'à présent, l'Opep se satisfaisait d'un baril à 22-26 dollars. Il est à 33 à Londres et à 38 à New York...

Ce n'est pas une bonne chose pour nos économies, bien que celles-ci aient appris à vivre avec un prix du pétrole relativement élevé. Il faut savoir que, dans le même temps, l'euro s'est redressé, ce qui signifie pour nous que le baril est resté constant à 24 euros.

Comment interprétez-vous le retour de l'Irak sur le marché?

Ce pays réussira tôt ou tard à réexporter deux millions de barils par jour. Il est très riche en pétrole et aussi en gaz. Ses réserves, estimées à 100 milliards de barils, sont les deuxièmes du monde après l'Arabie saoudite. Potentiellement, l'Irak pourrait produire 6 à 8 millions de barils par jour et en exporter 5 à 6. Naturellement, il faudrait faire des investissements considérables pour atteindre de tels objectifs. Des sociétés américaines, russes ou françaises seraient prêtes à le faire. Ce n'est pas pour demain mais sans doute pour après-demain. Mais contrairement à ce qu'on pourrait penser, le retour de l'Irak est bienvenu pour éviter un envol du pétrole. La demande est tellement forte, en provenance de la Chine et de l'Inde notamment, qu'il y a de la place pour tout le monde.

Vous ne mentionnez pas le terrorisme comme facteur de hausse, les attaques contre les oléoducs irakiens par exemple...

Les attentats de Madrid n'ont pas eu d'effet. Les attaques contre les oléoducs, on a appris à vivre avec elles. Si des installations pétrolières étaient visées, ce serait évidemment autre chose. La situation géopolitique actuelle est intégrée dans les prix du brut. La crise au Proche Orient, par exemple.

Qu'en est-il des réserves stratégiques? On a dit que les Etats-Unis cessaient de les alimenter...

Cela fait partie des rumeurs. Au contraire, tout porte à croire qu'ils continueront à les alimenter. Bush s'y serait engagé personnellement. Ce qui est très regrettable, c'est qu'il n'y ait pas de réserve stratégique européenne. Je l'ai proposé au début des années 90, sans succès. Les Etats membres ont coulé cela, préférant jouer cavalier seul. Et les pays producteurs ont très mal accueilli l'idée.

La spéculation est très importante. Un jour, on pourrait assister à des prises de bénéfices importantes...

C'est possible mais la spéculation ne me dérange pas. Elle fait partie intégrante du système économique. Ceux qui critiquent la spéculation sur le marché pétrolier, je les renvoie vers la Bourse. Lorsque les opérateurs estiment qu'elle est trop élevée, ils prennent leurs bénéfices et réinvestissent ailleurs. Lorsqu'ils pensent qu'un cours est surfait, ils vendent. S'il n'y avait pas de spéculation, il n'y aurait pas de Bourse. Je suis sidéré quand je vois que les «experts» se préoccupent de la volatilité. Critiquer celle-ci, c'est contester le fonctionnement du marché.

Les hausses de prix des produits pétroliers se suivent et se ressemblent. Y a-t-il de quoi s'inquiéter? Que pourriez-vous dire au consommateur?

Je dirais certainement que l'époque d'un baril à 12 ou 15 dollars est révolue et qu'il faut plutôt penser à un baril proche de 22 à 27 dollars. La situation actuelle est défavorable, aussi bien pour les consommateurs que pour les producteurs. Des prix aussi élevés incitent en effet la mise en production de champs marginaux. Exemple: les Japonais viennent de remettre leurs services nucléaires en service plus rapidement. Les prix actuels sont indéniablement trop élevés. Mais vu qu'ils sont en deçà du premier choc pétrolier, c'est comme si le consommateur payait sa voiture au prix d'il y a vingt ans.

Qu'est ce qui va ramener le pétrole à des prix plus sages?

Un dollar faible, moins d'incertitudes géopolitiques et une attitude un peu moins restrictive de la part de l'Opep.

© La Libre Belgique 2004