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DANS LE BEAUJOLAIS

De la production 2004, Delhaize n'a rien acheté. Hors les primeurs qui, bon an, mal an, débarquent dans les rayons au rythme, soutenu, de 250 000 bouteilles environ. Mais des crus, rien. Cette année, par contre, dans la foulée d'un millésime 2005 qui plaît, ils vont déferler. Environ 700 000 bouteilles, «contre» les 300 000 de l'année 2003. Le reflet d'une région qui tente de sortir d'une crise qui sévit depuis des années. Et où le Beaujolais nouveau fait un peu oublier les Brouilly, Côtes de Brouilly, Chénas, Chiroubles, Fleurie, Morgon, Juliénas, Moulin à Vent, Saint-Amour et Régnié, ces crus que nombre de consommateurs considéraient, il n'y a pas si longtemps encore, comme de grands vins. La région veut profiter de ce millésime 2005 de qualité pour se repositionner, pour mettre en avant ses crus qui pousseraient l'ensemble à la hausse.

La région a été surmédiatisée grâce (à cause?) à un Beaujolais nouveau né il y a des centaines d'années, comme l'affirme Michel Rougier, directeur de l'Interprofession du Beaujolais, mais qui n'«existe» que depuis la dernière guerre quand «les journalistes qui se sont retrouvés à Lyon ont découvert le vin». «La plus belle opération de marketing de l'après-guerre», assène-t-on généralement. C'est aussi une décision réglementaire de 1951 supprimant le principe d'échelonnement des sorties de vin de la propriété. C'est un cépage, le gamay noir à jus blanc; et l'énergie de viticulteurs et négociants avides de développer leur vignoble. En 2005, plus de 370 000 hectolitres de Beaujolais nouveau ont été vendus aux quatre coins du monde. Et d'abord au Japon et aux Etats-Unis, l'export représentant la moitié de la production. Le Beaujolais nouveau qui «sort» chaque année le troisième jeudi de novembre, a bien «boosté» la région mais a aussi quelque peu terni son image quand la qualité n'était pas au rendez-vous.

«Comme tout allait bien, on n'a pas maîtrisé les volumes, on a vinifié de façon plus facile, on s'est laissé emporter», raconte Michel Rougier. Alors qu'ailleurs, d'autres régions progressaient en qualité, que ce soit en France ou ailleurs, dans le Nouveau Monde, avec, à l'arrivée, des vins pour se faire plaisir et pas trop chers. Exactement ce que l'on pensait du beaujolais...

«Aujourd'hui, le marché nous donne un bon coup de pied. Ce discours, cela fait vingt ans que je le tiens, maintenant, on commence à l'entendre. Les gens doivent prendre conscience de la situation. On est en pleine période charnière ici. Et ailleurs en France aussi». Le monde de la viticulture n'est pas facile à manier, concèdent les viticulteurs eux-mêmes...

«Victime du succès médiatique»

«Le Beaujolais a pris conscience de ses erreurs et est en train de faire sa révolution comportementale», répète-t-il. «La raison principale de la crise est simple: trois millésimes sur 10 seulement sont bons», martèle Stefan Wauters, un des 2 acheteurs vin de Delhaize, qui insiste sur l'importance du climat. «On a fait beaucoup de progrès depuis 20 ans et on n'a jamais fait autant de bons vins qu'aujourd'hui», répond Michel Rougier, «mais on est victime du succès médiatique du mot beaujolais qui n'a pas su discipliner son aspect qualitatif. Le problème? De grands volumes à la production et un rendement agronomique qui n'est pas contrôlé. Le volume n'est pas la solution. Il faut plutôt rechercher l'expression d'un terroir à travers la spécificité du cépage, le gamay». Il ajoute, s'avouant volontiers chauvin: «Ce seront les vins du troisième millénaire, des vins concentrés, de dégustation, des vins qui plaisent. Les vins du style beaujolais, avec ce fruit, ce tanin, tout le monde en réclame».

«Le problème de la région?», précise un spécialiste. «Tout se focalise sur le primeur qui a été adulé et est maintenant décrié. Les prix ont monté, les professionnels ont tiré sur l'élastique et celui-ci a cassé. Au détriment des crus». Et de scander: «La région traîne bien des misères et à force de les traîner, elle devient misérable. Il y a de grandes décisions à prendre qui ne sont pas toujours prises. Quand un vin ne vaut rien, il faut l'écarter, car le consommateur va accepter de le boire une fois, mais pas deux».

Et puis, il y a la classification des beaujolais qui s'avère peu lisible pour le consommateur moyen. Les appellations: Beaujolais, Beaujolais-Villages -le Beaujolais nouveau est exclusivement produit à partir de Beaujolais et de Beaujolais-Villages- et les dix crus. Michel Rougier réfléchit à un projet à 3 niveaux.

Premier niveau: un gamay Beaujolais sous forme d'AOS (appellation d'origine simplifiée, une classification que met en place, à l'heure actuelle, l'Institut national des appellations d'origine contrôlée) «pour s'aligner sur la pratique oenologique des Argentins, Américains et autres»; un deuxième niveau «le Beaujolais nouveau qui serait une appellation à part entière». Troisième niveau: le Beaujolais-Villages «qui serait le vin de consommation de l'année. Et au-dessus, on créerait une notion de Beaujolais premier cru dont chacune des appellations d'aujourd'hui serait un climat. Exemple: Fleurie Beaujolais premier cru». Avec, en sus, un «Beaujolais grand cru attaché à une parcelle ou à une exploitation». Un projet qui semble encore bien compliqué... Surtout vu de l'étranger. Ou simplifier en supprimant des crus? «Nous avons 10 crus seulement», s'insurge un vigneron, «ce n'est pas énorme quand on voit combien il y en a en Bourgogne ou dans le Bordelais». Sur le terrain, la réalité n'est pas toujours rose.

A côté des «gros», l'incontournable Georges Duboeuf en tête -récemment poursuivi pour «tromperie et tentative de tromperie sur l'origine et la qualité des vins» -, mais aussi, par exemple, la Maison Jadot -une grande maison de Bourgogne qui a acquis deux châteaux dans la région et distribue en exclusivité plusieurs domaines du Beaujolais-, beaucoup de vignerons ont au fil des années rejoint les coopératives. D'autres poursuivent en solo, vaille que vaille. Ainsi de ces trois exploitations familiales, simples mais qui font du bon vin. Trois exploitations dans lesquelles des jeunes sont prêts à prendre la relève - «Il est important de rajeunir la profession», soutient encore Michel Rougier. Mais dans quelles conditions? Pour quel avenir?

Toute une génération qui va s'arrêter

Au Domaine Descombes à Jullié (au nord du vignoble), Gérard et Joëlle Descombes disposent de 23 ha dont 21 sont vinifiés. Une dizaine d'hectares rachetés au Château de la Roche tout proche en 1988, le reste en fermage. Le grand-père exploitait déjà ces terres. Production: Saint-Amour, Juliénas, Moulin à Vent, Chénas et BeaujolaisVillages. Leur fils, Sylvain, les a rejoints et entretient avec eux les 10 000 pieds de vigne à l'hectare. Un sacré boulot. Une quarantaine de personnes viennent, certes, les aider pendant les vendanges. «On est au maximum de ce que l'on peut faire au niveau de la vinification et la taille des vignes», assure Sylvain Descombes. «Nous sommes des terriens plutôt que des commerciaux», explique Gérard, «mais avec le fils qui arrive derrière et les nouvelles méthodes de vinification, cela bouge». Pas commerciaux, assurément, mais leurs vins se retrouvent malgré tout aux Etats-Unis et au Japon. «Nous avons un beau-frère dans le métier aussi», précise Joëlle, «on a les mêmes clients pour les rouges. Et c'est par l'entremise d'une maison de Beaune que nous sommes présents de l'autre côté de l'Atlantique».

«Dans les vignes depuis tout petit», Sylvain Descombes, passé par un lycée agricole et titulaire d'un BTS viticulture oenologie, avoue: «Tout part de la vigne et quand la qualité n'y est pas...». Il ne cache pas les difficultés auxquelles il doit faire face: «Mévente générale de nos vins depuis 8 ans, baisse des rendements imposée en 2005, arrachage de pieds de vigne, fin de certaines exploitations et beaucoup de vignerons qui partent à la retraite». Dans les environs, il ne compte que deux jeunes de son âge, 23 ans; un troisième de 35 ans, un quatrième de 40 et après, des 50-55 ans. Et de conclure: «C'est toute une génération qui va s'arrêter...»

Plus bas, à Régnié, la route serpente pour rejoindre le Domaine de Vallières de Bernard Trichard. Les deux fils, Laurent et Didier, ont fondé avec leurs parents un groupement agricole d'exploitation en commun. Qui court jusqu'à la pension de Bernard et de son épouse, dans 8 ans, et vise la mise en commun des terrains. Le terrain en question: 6 ha aux parents, 1 ha à Laurent, l'aîné, 27 ans, un peu moins d'un ha à Didier, une partie en métayage (*) -pour, coïncidence, des Trichard aussi, auxquels ils ne sont absolument pas apparentés- et un peu en fermage pour un total de 16 ha. Laurent, «qui a été jusqu'au BTS dans un lycée agricole à côté de Mâcon», a perçu une aide à l'installation du département, a fait un stage de 6 mois, a obtenu une petite dotation et bénéficie ensuite de prêts à taux réduit. «Nos fils ont appris le vin ici», sourit la maman, «ils ont envie de poursuivre l'exploitation mais il faut en vivre...»

Au Domaine Garod, à Villié-Morgon, Denis, 33 ans, est vigneron depuis 10 ans. Les Charmes sur Morgon appartiennent à son père. «J'appartiens à la quatrième génération sur Morgon», raconte, la fierté discrète, le jeune homme qui exploite 6 ha en Morgon, 2 en Beaujolais-Villages et un dernier en Beaujolais blanc. Ses vignes sont tenues au carré. «Je n'ai pas eu à en planter, je continue à travailler celles de mon grand-père qui ont une moyenne d'âge de plus de 50 ans», affirme-t-il. «Tout est vinifié à la propriété, je ne suis pas coopérateur».

Autre façon de procéder, la coopérative comme la cave du château de Chénas, fondée en 1934. Aujourd'hui, elle compte 250 coopérateurs pour 140 exploitations, ce qui en fait le plus gros producteur de Moulin à Vent et de Chénas. Jean Favre, président honoraire de la cave, conte le Moulin à Vent, lui qui avec ces 6 ha et quelque sur les 660 ha de l'appellation, produit 1 pc de ladite appellation: «C'est un des meilleurs crus du Beaujolais, il vient de cette colline couronnée par un ancien moulin qui a donné son nom à l'appellation. Depuis 1856, à la mort du meunier, il n'est plus en activité. C'est le plus en vue de la famille Beaujolais».

«Ce millésime 2005 va nous faire repartir de l'avant», s'enthousiasme Pierre Coillard, courtier dans la région, viticulteur lui-même (Domaines des Buyats, en Régnié), viscéralement attaché à son Beaujolais. «Et il faudrait que ce soient les crus qui tirent tout le monde».

A la chapelle de Brouilly, élevée par les vignerons à l'époque du phylloxéra, le 8 septembre, à 6 heures du matin, les vignerons chantent encore l'Ave Maria. Les traditions ont la vie dure.

(*) Caractéristique de ce vignoble, le métayage: en gros, la récolte et certains frais sont partagés 50-50 entre l'exploitant et le propriétaire, ce dernier fournissant les terres, le logement, le cuvage avec le gros du matériel de vinification, les produits de traitement et les plants.

© La Libre Belgique 2006