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La croissance explosive de l'équipementier en télécoms chinois Huawei se heurte désormais à l'écueil géopolitique, certains acteurs occidentaux ou asiatiques refusant de le laisser s'installer dans leurs réseaux 5G, qui ont un caractère stratégique.

Le gouvernement fédéral américain a ainsi demandé officiellement en début d'année à ses opérateurs télécoms de ne pas s'équiper chinois. Plusieurs élus du Congrès voyaient dans Huawei "une menace pour la sécurité des Etats-Unis", invoquant des rapports du groupe "avec le Parti communiste chinois ainsi qu'avec les services de sécurité et de renseignement chinois".

Une méfiance alimentée par le fait que le fondateur du groupe, Ren Zhengfei, est un ancien officier de l'Armée populaire de libération.

Refus de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande

Durant l'été, l'Australie à son tour a exclu Huawei du déploiement de la 5G, estimant que "l'implication de fournisseurs susceptibles d'être soumis à des décisions extrajudiciaires d'un gouvernement étranger" constituait un risque sécuritaire, suivie par la Nouvelle-Zélande en novembre, officiellement pour incompatibilité technologique.

Au Japon, certains opérateurs comme NTT Docomo ne s'équipent pas auprès du géant chinois des télécoms.

"Ce n'est que récemment que le sujet est devenu une préoccupation, en particulier parce que la 5G sera une technologie extrêmement importante, qui servira à connecter absolument tout. Mais la réalité est que ces interrogations ne sont pour l'heure basées sur aucune preuve", estime Andrew Kitson, responsable télécoms, médias et technologies chez Fitch Solutions.

La nouvelle technologie mobile 5G, aux performances et aux utilisations annoncées comme bien supérieures à l'actuelle 4G, est en effet appelée à devenir une véritable colonne vertébrale de la transition numériques des économies.

Huawei comptait sur elle pour renforcer la position d'acteur incontournable des télécoms qu'il a construit durant la dernière décennie grâce à la 4G : ses équipements sont utilisés par des centaines d'opérateurs dans le monde.

"Les opérateurs regardent leurs priorités de façon pragmatique: performance technique, prix, support, le vendeur est-il innovateur, financièrement stable... Ces critères expliquent que Huawei est devenu l'un des leaders sur les réseaux 4G pour opérateurs", rappelle Sylvain Fabre, analyste pour Gartner.

L'Europe est méfiante; Huawei tente de donner des gages

Les inquiétudes des Etats pourraient remettre en question les ambitions du groupe chinois, d'autant que le débat atteint désormais aussi l'Europe, terrain stratégique pour l'équipementier.

Mi-novembre, plusieurs sources soulignaient que le gouvernement allemand se penchait sur le sujet. Le Royaume-Uni a lancé une enquête en juillet sur la sécurité des réseaux télécoms.

En France, où deux opérateurs utilisent des équipements Huawei dans leur réseau 4G et mènent des tests 5G avec lui, le sujet semble être également étudié, sans susciter de prise de position officielle.

Interrogés par l'AFP, ni la Fédération française des télécoms (FFT, qui regroupe notamment Orange, SFR et Bouygues Telecom, mais pas Iliad), ni les opérateurs ou l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) n'ont souhaité réagir à la question.

Seule la députée (LR) Laure de la Raudière demande à "être très vigilant sur l'installation d'équipements de réseaux en provenance de Chine, pour des questions de sécurité et de souveraineté numérique".

Huawei tente depuis plus d'un an de déminer le terrain, promettant la transparence et rappelant que l'entreprise appartient à 100% à ses salariés, pas à son fondateur et encore moins à l'Etat ou l'armée chinoise.

Pour rassurer les opérateurs, l'équipementier leur donne accès à ses équipements dans des laboratoires dédiés, où ils peuvent les démonter totalement et avoir accès à leur code source. Si jusqu'ici, ces opérations se faisaient au siège du groupe à Shenzhen (sud de la Chine), Huawei a depuis ouvert plusieurs laboratoires de transparence, notamment en Europe.

Le problème : le gouvernement chinois

"Le problème n'est pas la bonne foi de Huawei, mais celle du gouvernement chinois", estime Mme de la Raudière. "Nous avons besoin de garanties de l'Ansii qu'on peut employer ces équipements de réseau", ajoute-t-elle.

Le groupe chinois rappelle également son implication dans l'écosystème numérique des différents pays, comme en France où le groupe a dépensé en cinq ans plus d'un milliard d'euros et vient d'ouvrir un cinquième centre de recherche.

"Huawei rappelle de la sorte l'intérêt qu'ils ont à être présents dans un pays, toutes ces entreprises intermédiaires qui peuvent dépendre d'eux. Et il est du même coup plus difficile d'envisager de les sortir, en particulier en Europe, sans conséquence sur l'écosystème numérique", insiste Andrew Kitson.