Le privé plus efficace?

PAR NICOLAS THIRION (*) Publié le - Mis à jour le

Entreprise

CHRONIQUE

Selon une opinion très répandue, l'initiative privée serait nécessairement plus efficace que l'intervention publique. Les agents économiques privés satisferaient bien davantage, par la force des choses en quelque sorte, les objectifs de rentabilité et de satisfaction des consommateurs que leurs homologues publics. Du reste, à supposer qu'ils ne parviennent pas à se conformer aux contraintes d'une bonne gestion, la sanction est inéluctable: l'importance du nombre de faillites atteste que les manquements aux canons de l'efficience économique ne restent pas impunis dans le secteur privé. En comparaison, le secteur public est, toujours dans la même veine, stigmatisé comme un havre d'irresponsabilité et de bureaucratie.

Est-il besoin de rappeler combien ces présupposés sont désormais ancrés dans les esprits?

Il y a plus de vingt ans déjà, Madame Thatcher s'était appuyée sur ces postulats pour conduire au Royaume-Uni une politique radicale de privatisations qui, aujourd'hui encore, n'a pas trouvé d'équivalent dans les autres Etats membres de l'Union européenne. En France, le rapport de la commission d'enquête sur les entreprises publiques, présidée par M. Douste- Blazy, s'est révélé accablant et semble n'avoir été en rien démenti par le premier rapport de l'Agence des Participations de l'Etat, créé au printemps dernier par le ministre de l'Economie et des Finances, M. Francis Mer. Il n'est pas jusqu'en Belgique où cette vision des choses ne rencontre un écho certain: qui n'a jamais pesté contre les déficits de la SNCB, les insuffisances de la Poste ou l'inefficacité prétendue de telle ou telle entreprise publique?

Du reste, comment pourrait-il en être autrement, si l'on veut bien avoir égard à la politique des instances communautaires, Commission européenne en tête, en ce qui concerne le secteur public économique? Certes, l'article 86, 1er, du traité de Rome affirme l'égalité entre entreprises publiques et privées et son article 295 proclame la neutralité de la Communauté européenne à l'égard du régime de propriété des Etats membres.

Toutefois, en pratique, ces dispositions ont été peu à peu escamotées. Ainsi, en matière d'aides d'Etat, la Commission n'accorde souvent son autorisation à l'octroi, par les pouvoirs publics, de capitaux ou de crédits à des entreprises publiques en difficulté qu'à la condition que celles-ci soient ensuite privatisées (tel a été le cas, pour prendre un exemple célèbre du Crédit lyonnais).

Sous-entendu: une fois rendues à l'initiative privée, les entreprises, qui jusqu'alors avaient été mal gérées au sein du secteur public, seront, après leur restructuration, assujetties aux exigences d'efficience économiques postulées par le marché.

On le constate, les positions des instances européennes reproduisent, même au prix d'un écart par rapport aux dispositions constitutives de la Communauté, les préventions à l'encontre de l'intervention des pouvoirs publics dans l'économie.

La conclusion semble dès lors s'imposer en raison de la supériorité incontestable de l'initiative privée sur l'intervention publique, il importe de poursuivre, voire d'initier, une véritable politique de privatisations, vouée à rétrocéder progressivement au secteur privé tout le secteur public économique. Or, cette conclusion me semble fallacieuse, parce que tout le raisonnement qui y conduit s'appuie sur des a priori idéologiques; qui ne rendent pas compte de la multiplicité et de la complexité des situations. Trois raisons au moins m'incitent à mettre en doute cette conclusion.

Première raison: la situation actuelle du secteur public est en grande partie le fruit des politiques de privatisations inspirées par la vulgate néolibérale, à l'avant-plan de la scène économique depuis un quart de siècle. L'objectif poursuivi par ces politiques consistait en effet à promouvoir le capitalisme dit «populaire», à stimuler l'actionnariat salarié et à transférer la propriété publique des moyens de production aux citoyens-investisseurs. Ainsi en a-t-il été par exemple, dans l'Angleterre thatchérienne ou dans la France des années 1986-1988 et, dans une moindre mesure, 1993-1997. Or, pour amorcer la pompe et assurer le succès de l'opération, il fallait proposer au public des investissements attractifs. Par conséquent, le mouvement de privatisation a d'abord touché les entreprises publiques qui marchaient bien - les pouvoirs publics se «réservant», en quelque sorte, les canards boiteux ou, tout au moins, les entreprises les moins attractives: il était ensuite aisé de stigmatiser l'inefficacité prétendument consubstantielle au secteur public et de louer, par contraste, les mérites de l'initiative privée, et ce afin de justifier la seconde étape du mouvement de privatisation: celle qui devrait frapper les entreprises déficitaires, moyennant force restructurations et aides publiques accordées aux repreneurs. Que l'on m'entende bien: il ne s'agit pas ici de substituer un a priori idéologique à un autre et de pointer exclusivement les méfaits des privatisations. Lorsqu'elles sont justifiées par des raisons industrielles, à l'instar de celle qui fera suite à la fusion entre Air France et KLM, elles méritent d'être approuvées sans réserve.

Deuxième raison: loin d'être totalement immunisées contre les risques de mauvaise gestion et de s'exposer alors à la seule sanction de la faillite, les entreprises privées en proie à d'importantes difficultés n'ont de cesse de se tourner vers les pouvoirs publics, parés à nouveau, pour l'occasion, de toutes les vertus, afin de quémander force crédits et investissements en capital-risque (le cas de l'entreprise Alstom en est un exemple récent). On peut certes condamner l'attitude des autorités publiques qui accèdent à ces sollicitations. Toutefois, l'on ne peut nier non plus qu'une partie au moins des entreprises privées essaient d'échapper aux règles du jeu et qu'elles ne figurent donc pas le modèle idéal que l'on a coutume de présenter.

Troisième et dernière raison: l'appréciation de l'efficacité ne saurait se faire à l'aune de la seule rentabilité économique pour une partie importante du secteur public, à savoir les organismes exploitant de services publics. En effet, en matière de services publics, l'efficacité se mesure en termes de régularité, d'accessibilité et d'équité.

Or, si les services publics d'Europe continentale ne sont pas exempts de tout reproche à cet égard - loin de la -, la privatisation et la libéralisation totales de ces services ne constitueraient en rien la solution adéquate. A nouveau, l'Angleterre figure ici un anti-modèle éclatant: l'échec patent de la privatisation du service public ferroviaire est désormais connu de tous; de même, une étude récente sur les efforts de la privatisation/ libéralisation du secteur électrique, initié dès la fin des années 1980, atteste que les prix ont augmenté de manière exponentielle, au détriment des consommateurs les plus défavorisés. En somme, la privatisation a aggravé l'inefficacité des services publics!

Public / privé: en cette matière comme dans d'autres, il faut décidément se garder de tout a priori idéologique et préférer au simplisme rassurant des slogans la complexité parfois inquiétante des faits.

© La Libre Belgique 2003

PAR NICOLAS THIRION (*)

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