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A l’heure où l’automobile est mise et se remet en question, le transport a de quoi s’interroger lui aussi. L’engorgement des autoroutes par les poids lourds revient régulièrement dans les discussions mais, comme le constate l’urbaniste Charles Lasserre, " l’ on parle peu de l’utilitaire dans la ville ". A la fois théoricien, professeur et praticien au sein d’un bureau d’études spécialisé en économie urbaine, M. Lasserre a été amené à s’intéresser au secteur en général pour une raison bien simple, dont l’évidence n’apparaît pas toujours : "Je me suis rendu compte que l’auto était très innovante, beaucoup plus que l’immobilier par exemple."

Nous voilà donc à arpenter les allées du Salon de l’utilitaire léger et du véhicule de loisir où, d’emblée, l’urbaniste se dit "impressionné par la qualité de l’espace et des décors" . L’on est devant le stand Renault, l’un des plus beaux avec ses quelque deux cents luminaires oblongs qui changent de couleur, et dont tous les panneaux latéraux sont couverts d’écrans à diodes électroluminescentes.

Renault, dont la partie camions fait partie du groupe AB Volvo depuis 2001, mais qui reste l’un des premiers constructeurs européens de petits utilitaires. "Si l’on peut concevoir une ville sans voitures, l’on ne peut l’imaginer sans camions" , dit Charles Lasserre, qui mentionne, comme seuls remplaçants, les gondoles utilitaires à Venise et le transport de marchandises par tube pneumatique : ce fut le cas du courrier à Paris, c’est le cas des poubelles à Barcelone. En dehors de cela, le camion a supplanté tous les autres moyens de transport, notamment grâce à sa souplesse d’utilisation, quelle que soit la distance à parcourir.

Actuellement, l’on voit des entrepôts de plus en plus grands s’accumuler le long des autoroutes, en périphérie de grandes villes où ne rentreraient que de petits utilitaires. Entre les deux, un déchargement-chargement. "Le débat de la livraison urbaine tourne souvent autour de la rupture de charge. La zone bleue, à Paris, quand on l’a créé, c’était aussi pour en limiter l’accès aux véhicules légers. C’est alors que Renault a créé l’Estafette. Mais cette question n’est pas entrée dans les mœurs, et à l’heure où la rapidité compte beaucoup, le transbordement de marchandises devient de plus en plus difficile. Ce système, c’est le rêve vers lequel il faut aller, mais j’ai l’impression qu’on va l’abandonner avant même de l’avoir mis en œuvre." L’afflux de poids lourds en ville est notamment dû à l’approvisionnement des supermarchés

Mercedes-Benz, Fiat, Peugeot, Citroën, Ford, Opel, Renault, Volkswagen se partagent le marché du petit utilitaire, déployé sous toutes ses formes sur chaque stand : camionnette frigorifique, fourgonnette atelier, petit camion plateau ou à benne basculante, etc. Charles Lasserre y voit quelques inconvénients, notamment dans les portes arrières faisant office d’élévateur. Adaptées aux quais de chargement, elles prennent cependant de la place, une fois déployées, et peuvent s’avérer dangereuses : "Ne va-t-on pas revenir aux portes coulissantes latérales ? Assez sophistiquées, elles doivent aller de pair avec une bonne organisation du camion auquel il faut pouvoir totalement accéder."

Et l’urbaniste de s’arrêter devant le concept de voiture électrique i3, de BMW : "L’on pourrait concevoir un camion comme cela, avec le principe des deux portes transparentes, aux ouvrants antagonistes. Cette voiture, c’est vraiment de l’innovation."

Si la balle est dans le camp des constructeurs et des transporteurs, elle est aussi dans celui des architectes et urbanistes. Avec d’énormes questions devant eux, comme la réduction du stationnement des utilitaires de livraison en double file. Une alternative doit être conçue. "Quand je conçois un quartier ou un ensemble d’immeubles, la question que je me pose toujours c’est : ‘comment va faire le livreur de pizza ?’ Le problème n’est pas une question de taille, mais de clarté, de lisibilité de l’espace urbain."

Mais le travail des urbanistes consiste aussi à prévoir qu’un bâtiment devra être rénové, par exemple, donc faciliter l’accès aux locaux techniques. L’on ne pense pas toujours, non plus, à adapter la taille des fenêtres et des escaliers à l’évacuation sur civière par exemple, ou aux déménagements : "C’est un facteur qui a contribué au succès d’Ikea : on met tout un mobilier dans un petit break." L’urbaniste a encore bien d’autres préoccupations, par rapport à l’évolution de la voirie et des modes de transport, des élèves par exemple. Au sortir d’une paire d’heures de visite du Salon sous l’angle du véhicule de transport, Charles Lasserre conclut : "Je m’attendais à quelque chose de beaucoup plus industriel et utilitaire, j’ai trouvé quelque chose de très convivial et intéressant."