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Du vin en Belgique, une douce utopie, le rêve de quelques passionnés ou une réalité «sonnante et trébuchante»? Un peu des trois sans doute mais une chose est sûre: le vin belge existe. La vigne se retrouve d'ailleurs sur le territoire belge dès le IXe siècle. Bien plus tard, sa culture s'avéra plus difficile en raison des conditions climatiques, de l'amélioration des moyens de transport, etc. Et voilà que, depuis quelques années, on en reparle. De plus en plus. Il y aurait en Belgique entre 75 et 100 ha de vignes, dit-on. Les amateurs connaissent en général Torgny en Gaume, mais il y a aussi Huy et ses coteaux, Trazegnies, Thuin, Namur, Villers-la-Ville, Thorembais-les-Béguines, et au nord, le plus important vignoble du pays, le Wijnkasteel Genoels-Elderen et ses 16 ha, entre Tongres et Maastricht, ou les producteurs du Hageland (Brabant flamand). Entre (beaucoup d') autres. Des exploitations, généralement de taille modeste, qui font des émules. La Belgique compte même 3 Appellations d'origine contrôlée, les AOC à l'instar de ce qui se pratique en France. Est-ce l'émergence d'un nouveau «business» rentable? Chaque producteur a en tout cas sa recette.

«Mon plan financier se base sur une production de 60 hectolitres à l'hectare, ce qui fait 8 000 bouteilles», explique Philippe Grafé, propriétaire du Domaine du Chenoy, près de Namur, et accessoirement ancien administrateur délégué (pendant 40 ans) de la célébrissime maison namuroise Grafé Lecocq. «Avec les 10 ha du Chenoy, cela fera donc 80 000 bouteilles quand tout sera en production. En les vendant à minimum 5 €, on arrive à 400 000 €, de quoi faire tourner le domaine». Pour l'instant, «l'affaire n'est pas rentable», mais il espère atteindre l'équilibre dès l'année prochaine.

Même écho chez Raymond Leroy. Lui a planté, entre 2002 et 2004, 6 ha dans la commune d'Estinnes non loin de Binche et produit exclusivement un vin mousseux qui se vend très bien. Il prévoit l'équilibre dans 4 à 5 ans. Il faut dire que les investissements sont lourds. Ne fût-ce que pour planter les vignes en question, «il faut compter 30 000 € à l'hectare», déclare-t-il. Plus tard seulement, il construira un chai près de ses vignes; pour l'instant, il loue encore des bâtiments au fermier propriétaire des terres.

Au Wijnkasteel Genoels-Elderen, la famille van Rennes, originaire des Pays-Bas, a injecté pas moins de 3 millions d'euros pour créer son domaine au début des années 90 et la rentabilité est devenue réalité. «Depuis 2 ans, l'affaire est lucrative», précise Joyce van Rennes, responsable de la production. Selon elle, il faut donc compter entre 10 et 15 ans pour investir, planter et arriver à un résultat.

Philippe Grafé estime ses

investissements à 1,25 million d'euros depuis 2003: restauration et aménagement des bâtiments qui ont dû compter avec l'incendie de 2004 qui a endommagé le hangar, la toiture de la cuverie et une partie du matériel; vignes et bien sûr tout ce qu'élevage et production de vin signifient en termes d'outils et d'installations.

Dans l'absolu, combien faut-il d'hectares pour qu'une exploitation soit rentable en Belgique? «J'ai tablé sur 10 ha car je voulais un équipement vraiment professionnel mais je pense qu'avec un hectare seulement, il y a moyen de tirer son plan si la personne s'en occupe toute seule», répond Philippe Grafé. «Un hectare, cela fait 8 000 bouteilles et, sur base de 5 € net à la propriété plus TVA, 40 000 €». De son côté, Pierre Rion qui produit le Domaine de Mellemont à Thorembais-les-Béguines, estime plutôt le seuil de rentabilité entre 5 et 8 ha avec, à l'arrivée, des bouteilles vendues à 8 à 9 €. Lui n'ira pas au-delà de ses 3,5 ha et vend la majorité de son vin à 7,5 €... Son investissement total s'élève à 100 000 € environ - il compte 15 000 € à l'hectare pour la seule mise en place des vignes. La main-d'oeuvre? C'est lui et ses deux associés (total: 300 heures par an, hors vendanges), qui font cela par passion, et des bénévoles, tout aussi passionnés, pendant les vendanges.

Comme des pommes ou des poires...

«Toute ma conviction repose sur un principe», conclut, serein, Philippe Grafé. «Avec des vignes adaptées, il est possible de faire du vin de qualité à des prix corrects en Belgique dans des conditions aussi faciles que celles de la production de pommes ou de poires.» En choisissant les bons cépages, un endroit où le microclimat est favorable et jouissant d'une exposition sud. Même si, évidemment, «l'activité vitivinicole restera toujours en Belgique une activité de niche avec des débouchés de niche». Elle peut être «tout à fait intéressante si les produits sont de qualité et les prix pratiqués raisonnables», insiste-t-il. Une qualité qui dépend du terrain, or «il y a très peu de bons terrains en Belgique», souligne de son côté Pierre Rion. Une qualité que l'on doit aussi retrouver dans l'ensemble du secteur et pendant plusieurs années si l'on veut séduire le consommateur. Car «le plus gros problème, ce sont les producteurs belges qui font une mauvaise qualité. Ce qui entraîne de mauvaises expériences dans le chef des consommateurs», souligne Joyce van Rennes. La concurrence? «Il y a suffisamment de possibilités de vendre en Belgique si le vin est de bonne qualité et cette qualité, la Belgique a prouvé qu'elle pouvait l'atteindre», avoue-t-elle.

Le vin belge? Un produit rare et qui doit le rester sous peine d'entrer dans la cour, surpeuplée et hyper concurrentielle, des vins mondiaux. «Il y a un avenir pour le vin belge», affirme encore Nicolas Mouchart, de la Maison Mouchart à Bruxelles, qui propose un millier de références dont, en vins belges, le Domaine de Mellemont - «il est au-dessus du lot aujourd'hui». Selon lui, «il ne faut pas boire du vin belge en se disant que c'est un super rapport qualité/prix». On n'y est pas encore car «les volumes sont ce qu'ils sont, les rendements aussi, et il faut voir ce que la nature nous donne en Belgique». Mais Nicolas Mouchart est convaincu que les producteurs vont y arriver. Quand leurs vignes seront un peu moins jeunes, quand les domaines s'agrandiront un brin permettant un meilleur amortissement des installations et, éventuellement, plus d'investissements.

En attendant, il ne faut sûrement pas bouder son plaisir: boire noir-jaune-rouge, c'est possible.