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DOSSIER

Lentement mais sûrement, l'Internet arrive à l'âge de la maturité. Après l'effondrement des folles valeurs boursières de certaines `dotcom´ à partir du printemps 2000 et l'impitoyable écrémage qui s'en est suivi, c'est aujourd'hui le modèle économique même des sites Web qui est remis en cause.

Suivant en cela les grands portails internationaux - les Yahoo, Lycos, Vizzavi et autres -, plusieurs Net-entrepreneurs belges semblent en effet avoir compris qu'il n'y a aucune raison d'offrir gratuitement un service qui présente une valeur ajoutée à ses utilisateurs. `La gratuité est un modèle qui n'est ni viable économiquement ni dans l'intérêt du consommateur´, affirme Didier Bennert, le tout fraîchement promu patron d'eBay Benelux.

Ce dernier sait de quoi il parle puisque le site d'enchères eBay. be, qui a remplacé le très populaire iBazar. be il y a seulement quelques semaines, est devenu payant ce 1er février. La consultation et la mise en ligne d'annonces sur le site restent gratuites, du moins pour l'instant, mais eBay, une des plus importantes sociétés Internet américaines, prélèvera désormais une commission sur les transactions. Celle-ci sera basée sur un tarif progressif: 5 pc sur la tranche comprise entre 1 et 50 €, 3,5 pc sur la tranche entre 50 et 1.000 € et 1,5 pc sur la tranche au-delà de 1.000 €. Une exception est faite pour la vente d'autos et de motos, où les frais de commission sont fixés à 25 et 15 €, et pour l'immobilier, où il n'y a pas de commission mais où les frais de mise en vente s'élèvent à 25 €.

`Le site américain d'eBay a toujours été payant, avec pour principale conséquence qu'il est rentable pratiquement depuis ses débuts en 1996´, explique Didier Bennert. `Dans un environnement où tout le monde offrait du gratuit, c'était visionnaire´. Pour le patron d'eBay Benelux, un ancien de chez McKinsey, le modèle payant comporte des avantages inhérents. `Il améliore non seulement la qualité du service, mais, comme le montre notre expérience dans les autres pays où nous sommes présents, il améliore également la qualité des objets mis en vente par les internautes: les vendeurs deviennent plus fiables´, dit-il. `Et puis bien sûr, un tel modèle assure une certaine pérennité au site´.

Lorsqu'un site passe payant, sa principale préoccupation concerne évidemment la réaction de ses visiteurs. Depuis plusieurs années, l'internaute a en effet pris l'habitude du `tout gratuit´ et s'en accommode fort bien. Chez eBay, on affirme que là aussi, les choses changent. `Le fait que la qualité et la pérennité d'un site dépendent aussi du paiement est un fait de plus en plus accepté par les utilisateurs´, dit Didier Bennert, qui reconnaît néanmoins que les 100.000 membres d'iBazar ont été `préparés´ au passage vers eBay depuis plusieurs mois par le biais de lettres d'information.

Le site Rendez-vous. be, autre `phénomène´ de l'Internet belge, est passé au payant de façon beaucoup plus discrète le 1er janvier dernier, entraînant du coup une réaction parfois assez violente de quelques-uns de ses 120.000 utilisateurs. `Etant donné que notre site est particulièrement interactif, nous avons peut-être eu le tort de ne pas avoir communiqué suffisamment sur les forums de discussion´, explique Alexandre Baudoux, le patron de la société. `Du coup, il y a effectivement eu quelque 150 personnes qui s'y sont agitées en disant qu'elles allaient toutes passer simultanément sur un site concurrent´.

Dans l'ensemble, le Net-entrepreneur se dit pourtant satisfait de la façon dont s'est passée la transition du gratuit au payant. `Comme nous l'avions prévu, nous avons clairement perdu des utilisateurs enregistrés mais le nombre de pages consultées sur notre site n'a pas bougé d'un poil´, dit Alexandre Baudoux. `Et nous avons aussi eu beaucoup de réactions de soutien, notamment de la part de nos utilisatrices féminines qui considèrent que le paiement est un gage de sérieux pour un service de rencontres comme le nôtre´.

Contrairement à eBay, la cotisation demandée par Rendez-vous. be reste par ailleurs très limitée puisqu'il s'agit d'un montant d'un euro par mois pour publier un profil détaillé sur le site. `Comme j'ai toujours été refroidi ä

par les paiements sur le Web, j'ai absolument voulu attendre que ça puisse se faire par le biais de messages SMS´, explique Alexandre Baudoux. `Or, jusqu'il y a peu, Orange n'était pas prêt´ (voir ci-dessous).

Lancé en 1997, Rendez-vous a vite rencontré un succès qui a totalement pris de court ses créateurs. Concepteurs de site, ces derniers avaient avant tout créé ce site `pour le fun´, pour se faire la main. Aujourd'hui, c'est essentiellement pour pouvoir faire face aux besoins sans cesse grandissants en capacité réseau que ces mêmes créateurs ont décidé de rendre leur site payant.

`La publicité a suffi jusqu'au milieu de l'année dernière mais aujourd'hui, elle ne suffit plus´, dit Alexandre Baudoux. `Elle ne suit pas la croissance du trafic´. A ce jour, plus de 20.000 internautes ont payé la cotisation d'1 € à Rendez-vous. D'ici deux semaines, le site table sur un chiffre situé entre 40 et 50.000 utilisateurs payants. `Avec 20.000 clients, nous rentrons déjà dans nos frais´, explique le fondateur du site. `Et nous allons enfin pouvoir engager un ingénieur pour s'occuper de la technique. C'est sûr: avec le payant, la qualité du service va augmenter´.

Selon Alexandre Baudoux, le nouveau mode de fonctionnement va aussi permettre aux employés de sa société d'enfin souffler un peu. `On ne peut pas tenir pendant quinze ans à travailler gratuitement 18 heures par jour´.

Le site Petitesannonces. be, lancé en octobre 2000, est encore loin du succès d'un eBay ou d'un Rendez-vous mais son concepteur, Frédéric Peters, a décidé de prendre les devants en le rendant payant le 15 novembre dernier. `Le gratuit n'est qu'un concept marketing´, affirme cet ancien broker de chez Fortis, pour qui l'Internet est une vraie passion. `Il y a toujours quelqu'un qui supporte le coût derrière´.

Comme Didier Bennert et Alexandre Baudoux, Frédéric Peters est d'avis que le modèle payant garantit une meilleure qualité de service à l'internaute. Comme pour Rendez-vous, le placement d'une annonce sur son site se paye par SMS et revient à 1 € pour une période de 30 jours en ligne. `Avec une moyenne de 5 à 10 annonces par jour, j'arrive quasiment à rentrer dans mes frais, ce qui suffit largement à mon bonheur pour l'instant´, dit-il. `Mon objectif actuel est surtout de parvenir à obtenir des accords avec les grands portails pour qu'ils intègrent mon service d'annonces sur leur site. C'est d'ailleurs déjà le cas avec MSN´.

Chez Autoscout 24, un site spécialisé dans les annonces pour voitures d'occasion, le modèle payant est déjà implémenté pour les clients professionnels mais une réflexion est en cours en ce qui concerne les particuliers. `Nous sommes arrivés au seuil de rentabilité il y a peu et nous nous en réjouissons´, explique Vincent Hancart, le patron de la branche belge de cette société internationale. `Mais ce n'est ni grâce à la publicité ni grâce aux annonces placées par les particuliers, deux sources de revenus qui restent très marginales pour nous. Si nous nous étions basées sur ces dernières, nous aurions fait faillite depuis longtemps´.

Les revenus d'Autoscout 24 proviennent pour les deux tiers des annonceurs professionnels et pour un sixième du business-to-business, par le biais d'une interface qui met en contact les sociétés de leasing, les grossistes, les indépendants et d'autres acteurs du secteur de la voiture d'occasion. `Nous essayons aussi de trouver d'autres modèles pour gagner de l'argent´, dit Vincent Hancart. `Nous vendons par exemple nos bases de données d'annonceurs à des sociétés intéressées par les coordonnées des personnes en passe de changer de véhicule: les constructeurs bien sûr, mais aussi les assureurs ou les sociétés de financement´.

Malgré ces sources de revenus alternatives, Autoscout 24 songe aussi à instaurer une (petite) participation financière pour les particuliers. `Sur notre site allemand, la personne qui veut joindre une photo à son annonce doit payer l'équivalent de 2,50 €´, explique le patron belge. `Or, les statistiques montrent que cette photo augmente les chances de vente du véhicule et donc, un tiers des annonceurs utilise ce service. Le site allemand comptant en permanence entre 70 et 80.000 annonces, cela représente déjà un revenu non négligeable´.

Pour les patrons d'eBay, Rendez-vous, Petitesannonces et Autoscout 24, il est certain que nous n'en sommes qu'aux débuts de l'Internet payant. Et ce pour deux raisons principales: d'une part parce qu'un certain nombre d'acteurs vont y être forcés et d'autre part parce qu'il n'y a aucune raison de ne pas faire payer un service qui offre une valeur ajoutée. `Le raisonnement est le même que pour les médias traditionnels´, conclut Vincent Hancart.

© La Libre Belgique 2001