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RENCONTRE

La face du monde a changé le 11 septembre. Ce jour-là, inutile de le rappeler, le monde a basculé dans l'horreur suite aux odieux attentats terroristes à New York et à Washington. L'événement a évidemment fragilisé un peu plus les économies de la planète, déjà en proie au doute. Normal: les incertitudes sont multiples aujourd'hui sur la durée de la guerre menée «contre le terrorisme» et sur les risques de déflagration régionale.

Dans ce contexte de craintes et de ralentissement économique, les consommateurs ont le «blues» et la frilosité est de mise. Tous les secteurs économiques - sans exception - pâtissent aujourd'hui de la situation. Mais le plus touché est certainement celui du transport aérien qui traverse probablement la plus grave crise de son histoire. Les pertes subies par les compagnies aériennes dans le monde pourraient atteindre les 12 milliards de dollars cette année à la suite des attentats, a estimé récemment Pierre Jeanniot, président de l'Association internationale du transport aérien (IATA). Les acteurs les plus fragiles du secteur ne devraient pas s'en relever.

Pour ne rien arranger, les images des «Twin Towers» vacillantes sont encore dans toutes les mémoires et, aujourd'hui, la psychose de l'avion n'a probablement jamais été aussi grande. Une peur qui frise parfois souvent l'irrationnel et qui est encore renforcée par certains «crash», comme celui intervenu récemment à Milan. De l'avis de pas mal d'observateurs, le bas du cycle a cependant été atteint et le secteur continue de présenter à long terme des perspectives de croissance intéressantes. Bref, le secteur aérien n'est pas mort, loin de là. Mais depuis quelques semaines, on ne compte plus les compagnies aériennes - américaines, européennes ou asiatiques - qui annoncent des vagues massives de licenciements. Au compteur: le chiffre de 100 000 emplois supprimés est aujourd'hui largement dépassé. Un véritable tremblement de terre qui a d'ailleurs incité l'administration Bush à mettre en place un plan d'urgence pour venir en aide aux compagnies américaines, dont certaines sont menacées de faillite. En Europe, les Etats devraient également être autorisés, sous l'oeil vigilant de la Commission européenne, à aider leurs «champions nationaux».

En Belgique, c'est aussi la bérézina. Octobre aura été un mois meurtrier pour le secteur belge du transport aérien. La compagnie City Bird, lâchée au dernier moment par le transporteur Thomas Cook, a été mise en faillite, laissant sur le carreau plus de 600 personnes. Quant à la Sabena, elle se bat actuellement pour survivre et une faillite hante les esprits des 12 000 employés du groupe. De son côté, Virgin Express reste dans une situation financière fragile. Seule Ryanair semble finalement tirer son épingle du jeu même si les mauvaises langues disent que c'est avant grâce aux largesses de la Région wallonne.

Dans ce contexte morose, les pilotes belges font aujourd'hui grise mine. Souvent considérés par le grand public comme les «enfants gâtés» du transport aérien, ils sont aujourd'hui confrontés à la dure réalité d'un marché en crise. Quel est encore l'avenir de cette profession qui véhicule encore aujourd'hui tant d'idées reçues? Pour en savoir plus, nous avons décidé de donner la parole à un tout jeune pilote de la Sabena. Le rendez-vous est pris un matin à la Belgian Cockpit Association (BeCA), l'association belge des pilotes. Son nom: Renaud de San. Âge: 27 ans. Etat civil: célibataire pour un an encore et pour le moment sans enfants. Personnalité: plutôt discrète. Le jeune homme est tellement passionné par son métier «qu'il n'imagine pas faire autre chose de sa vie professionnelle et qu'il fera tout pour continuer à être pilote».

Son parcours est assez classique: après une année de spéciale math et une année de formation en ingénieur industriel, notre pilote en herbe a suivi des cours théoriques dans l'école de la Sabena. Il obtient la licence théorique de pilote de ligne. Ensuite direction Scottsdale pour une formation pratique de 7 mois, d'abord sur Cesna, ensuite sur un bi-moteur. Au terme de cette formation sous le chaud soleil d'Arizona, Renaud de San décroche sa licence de pilote professionnel, sésame pour entrer comme co-pilote dans une compagnie aérienne. En février 1998, notre homme postule à la Sabena. «La compagnie a plus de 75 ans d'histoire. Rentrer à la Sabena était la plus belle carrière à laquelle on pouvait rêver dans le domaine de l'aviation en Belgique», explique-t-il d'un ton calme et posé. Après une nouvelle formation maison sur Boeing 737, il commence en août 1998 sa carrière sur l'Europe et commence alors à rembourser les crédits bancaires qu'il a contractés durant ses différentes formations. L'ardoise est lourde: 2,5 millions de BEF, soit un remboursement mensuel qui se situe entre 25 000 et 40 000 BEF. «Le coût total de la formation est à charge du pilote. C'est dommage car cela crée une sélection à l'entrée et empêche certaines personnes de devenir pilote pour des raisons matérielles. Or, que je sache, on n'est pas meilleur pilote parce que l'on a de l'argent...», précise-t-il encore ajoutant que 250 pilotes belges attendent aujourd'hui un engagement dans une compagnie aérienne. «Obliger quelqu'un à payer sa formation est contre toute logique. Tout n'a malheureusement pas été fait au niveau politique dans notre pays pour que la Belgique soit un terreau pour l'aviation commerciale», regrette le jeune pilote qui s'étonne qu'une compagnie étrangère comme Ryanair, dont les contraintes fiscales sont différentes, a bénéficié de subsides de la Région wallonne lors de son arrivée à Charleroi. «Tout cela n'est pas très cohérent. Des initiatives devraient être prises pour rendre la vie un peu plus facile au secteur aérien...».

Aujourd'hui, Renaud de San vole sur Airbus et pose les ailes des avions de la Sabena sur de multiples destinations du Vieux Continent. Il dépose régulièrement ses bagages et passe 7 à 8 nuits par mois dans des hôtels à Genève, Madrid, Helsinki, Moscou, Athènes... Alors pilote, une vie de rêve? «C'est vrai que nous pouvons parfois donner l'image d'être les enfants gâtés du transport aérien. Nous pouvons apparaître aux yeux du grand public comme une catégorie un peu privilégiée mais cela vient surtout du fait que nous vivons notre passion et qu'il n'existe pas un seul pilote qui traîne les pieds pour aller travailler le matin. Nous sommes heureux de voler. Et certains d'entre nous attendent même avec impatience la fin de leurs vacances...», explique Renaud de San. Mais d'ajouter que ce métier a également ses contraintes: «Notre vie sociale est souvent perturbée de même que la vie de famille. Nous ne sommes jamais certains d'être à Noël ou de passer son week-end à la maison. Et comme tout le monde, nous avons parfois envie de nous retrouver chez nous...». Autre contrainte: la programmation des vacances. Dès le mois d'octobre, les pilotes doivent demander leurs dates de congé pour l'ensemble de l'année suivante. Pas question donc d'improviser sur coup de tête un long week-end en amoureux à Venise pour ce garçon qui, dans un an, sera jeune marié.

La vie de notre pilote n'est donc pas vraiment réglée comme une montre... suisse. Le nombre d'heures de prestations varie d'un mois à l'autre mais se situe en moyenne entre 35 et 40 heures par semaine. Parfois, Renaud de San travaille comme Monsieur tout le monde cinq jours sur sa semaine, mais parfois il doit être aux commandes de son avion dix jours d'affilée avant de pouvoir souffler pendant quatre jours. «Certains de mes amis me disent: quoi, tu es en congé un mardi! Mais ils oublient que j'ai bossé le week-end pendant qu'eux organisaient un barbecue...».

Et les salaires? «Les gens fantasment souvent sur les salaires des pilotes et s'imaginent que nous gagnons tous 300 000 BEF net par mois. Ce n'est évidemment absolument pas le cas. Il faut savoir que le salaire d'un pilote en début de carrière tourne autour de 70 000 BEF par mois. Par ailleurs, nos responsabilités sont énormes et le professionnalisme des pilotes est pour beaucoup dans le fait que l'avion est aujourd'hui, sans contestation possible, le moyen de transport le plus sûr au monde. Nous n'avons donc certainement pas à rougir de ce que nous gagnons», précise encore Renaud de San. D'autant que le métier de pilote implique une remise en question permanente. Tous les six mois, les pilotes passent en effet des examens en simulateur - où ils sont confrontés à des situations inédites (pannes techniques,.... ) - et des check-up sur le plan physique. «Tous les six mois, nous pouvons donc perdre notre licence. Rien n'est donc jamais acquis...». Et s'expatrier pour un pilote belge n'est pas toujours chose aisée: obtenir des administrations de l'aéronautique de pays étrangers l'équivalence de la licence belge relève parfois du parcours du combattant.

Les qualités d'un pilote? «Consciencieux, rigoureux, avoir les pieds sur terre, être résistant au stress et surtout être équilibré». Pour se détendre, Renaud de San pratique volontiers le squash et le golf. Mais en évoquant ce dernier sport, il se pince les lèvres de peur de raviver chez certains les clichés qui ont la dent dure lorsque l'on évoque son métier. Deux sports qui respectivement font la part belle à l'anticipation et à la concentration. Ce qui n'est certainement pas le fruit du hasard... dans un métier où il faut souvent réagir vite et avec sang froid.

Ses objectifs? «Étant donné les circonstances, on vit un peu au jour le jour. Mais j'ambitionne un jour de faire du long-courrier. C'est une expérience que je veux vivre». Et si la Sabena tombait en faillite? «Je n'imagine vraiment pas que la Sabena puisse disparaître. Cette compagnie doit continuer à jouer un rôle. Elle présente de nombreux atouts - dont le moindre n'est pas la qualification de ses 12 000 employés - et évolue dans un aéroport qui n'est pas saturé et qui se trouve au coeur de l'Europe», ajoute Renaud de San. Cette incertitude sur le sort de la compagnie et la psychose des attentats ne sont-elles pas perturbantes sur le plan psychologique au moment de prendre les commandes d'un avion? «Le secteur est actuellement en déroute et traverse une très mauvaise passe, c'est vrai. Nous sommes actuellement au bas du cycle. Mais une fois que nous sommes dans notre cockpit, nous devons faire abstraction de tout cela et se concentrer uniquement sur ce qui est le plus important: le vol et la sécurité des passagers. Dans un cockpit, il n'y a de place pour rien d'autre... Les attentats du 11 septembre? En tant que citoyen, j'ai été comme tout le monde horrifié par ces événements. En tant que pilote, on fait notre boulot et on applique les procédures prévues. Dire que nous avons une appréhension au début de chaque vol serait exagéré». Mais le mot de la fin sera celui d'un jeune homme qui conserve aujourd'hui, et malgré les turbulences qui agitent le secteur, une bonne dose d'optimisme: «Le transport aérien a un avenir, c'est certain. En termes de confort et de sécurité, l'avion n'a pas de concurrence sauf sur les courtes distances». On croise les doigts pour lui...

© La Libre Belgique 2001