Les auteurs de BD sont-ils précarisés ?

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

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De Hergé à Midam, en passant par Peyo, le monde de la bande dessinée belge regorge de success stories . Tirages faramineux, adaptations télé ou cinématographiques, produits dérivés : les cases se vendent à prix d’or, jusque, désormais, dans les galeries d’art et les salles de ventes. Même l’édition jeunesse rapporte son gros lot de royalties : les 500 000 euros, accompagnant l’Astrid Lindgren Memorial Award décerné récemment à la Bruxelloise Kitty Crowther, ont de quoi susciter des vocations.

Mais pour quelques heureux fortunés, combien d’autres se contentent-ils de vaches maigres ? "Quatre-vingts pour cent des auteurs de bandes dessinées ont une autre activité professionnelle", nous assurait, récemment, Jean Van Hamme, le père de "XIII", "Thorgal" ou "Largo Winch". Lui-même, s’il n’a plus guère de soucis matériels à se faire, n’a trouvé le succès qu’au mitan des années quatre-vingts, à quarante ans sonnés, et près de quinze ans de travail.

L’étude "Bande dessinée et illustration en Belgique : état des lieux et situation socio-économique du secteur", de Pascal Lefèvre et Morgan Di Salvia, confirme que ce métier demeure réellement une forme d’artisanat aux retombées incertaines. Sur 259 répondants (dessinateurs, scénaristes, illustrateurs), des deux côtés de la frontière linguistique, seuls onze affirment être salariés à temps plein. Soixante se disent indépendants à titre principal, nonante-six intermittents - dont vingt-cinq avec "statut d’artiste" (1) . Côté francophone, les tranches de revenus mensuels varient entre 1 000-1 499 € (22,7 % des répondants), 750-999 € (20,5 %) et moins de 500 € (19,4 %) (2) .

Selon l’étude de SmartBe, les revenus moyens sont généralement plus élevés pour ceux qui ont choisi le statut d’indépendant (et qui l’ont sans doute fait dès lors que leurs revenus étaient devenus suffisamment élevés que pour assumer les charges sociales qui leur sont liées). De même, et assez logiquement, les dessinateurs ou illustrateurs les plus âgés se retrouvent en plus grand nombre parmi les revenus les plus élevés (78,3 % de ceux gagnant plus de 1 500 €/mois ont plus de 35 ans).

Plus interpellant : les modes de rémunérations sont très divers et semblent relever du fait du prince. La majorité (65,9 %) des dessinateurs de bandes dessinées est payée à la page, alors que la rémunération globale (ou forfait) par livre domine chez les illustrateurs jeunesse (63,3 %). Ces modes de payement peuvent s’accompagner de rémunérations sous forme de droits d’auteur ou d’avance sur droits. On notera que cinquante-six des participants à l’étude ont déclaré avoir réalisé, depuis 2005, au moins un livre sans toucher de rémunération (3).

L’étude souligne d’ailleurs à cet égard (peut-être non sans arrière-pensée de la part du commanditaire) l’absence d’association professionnelle spécialisée dans la défense des auteurs de bandes dessinées ou des illustrateurs (4). Un comble dans un pays qui se revendique d’une grande tradition dans cet art. A l’heure où autant les éditeurs historiques que certaines institutions publiques revendiquent toujours le patrimoine bédéphile du pays, les uns comme les autres seraient peut-être bien inspirés de veiller à entretenir la flamme dans la nouvelle génération, en valorisant son travail et en protégeant mieux ses revenus et son statut. Au risque de voir un jour la Belgique "terre de bande dessinée" désertée de tout illustrateur - et le slogan vidé de sa substance.

1. En Belgique, contrairement à la France, il ne s’agit pas d’un statut réel, mais d’une exception aux règles d’octroi des indemnités de chômage.

2.Une enquête du SPF Economie sur les déclarations fiscales de l’exercice 2007-2008 situait le revenu mensuel moyen en Belgique autour de 2 140 euros.

3. Mais il faut souligner que, parmi les artistes ayant répondu à l’enquête, seule une minorité travaille pour les gros éditeurs. Côté francophone, 68,4 % des répondants œuvrent pour de petits éditeurs ou s’autoéditent.

4. L’ancien rédacteur en chef de "Spirou", le regretté Yvan Delporte, avait fondé l’UPCHIC (Union professionnelle des Créateurs d’Histoires en Images et de Cartoons) qui tenait plus de l’association informelle. En France, désormais centre névralgique de la bande dessinée franco-belge, le Groupement des auteurs de bandes dessinées (GABD), émanation du Syndicat national des Auteurs et des Compositeurs, joue le rôle de syndicat des auteurs depuis 2007. On trouve parmi ses membres fondateurs Fabien Vehlmann, Lewis Trondheim, Christophe Arleston ou Franck Giroud.

Alain Lorfèvre

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