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L’Irlande a le bouillant Michael O’Leary, patron de Ryanair, la Norvège a Bjorn Kjos, ancien pilote des forces armées norvégiennes, boss et actionnaire principal de “Norwegian Air Shuttle”. Moins volcanique que son compère irlandais, Bjorn Kjos, 66 ans, n’en est pas moins ambitieux et polémique.

“Norwegian” ? On parle ici de la compagnie aérienne qui grandit le plus rapidement en Europe : de trois millions de passagers transportés en 2003, sa première année opérationnelle, “Norwegian” s’attend à ce que 20 millions de voyageurs l’aient choisie cette année. Ce qui place la compagnie scandinave en troisième position des transporteurs low cost européens, derrière la Britannique “Easyjet” (55 millions de passagers) et Ryanair (80 millions). Pas mal pour une compagnie créée, il y a dix ans, par un ancien pilote de chasse, retourné à l’université pour devenir avocat avant de se convertir en businessman aux dents longues. “Norwegian” a un appétit insatiable et un objectif bien fixé : le long-courrier. La compagnie a ouvert une ligne d’Oslo à New York cet été et prévoit d’autres ouvertures aux Etats-Unis très prochainement (Los Angeles, San Francisco, Orlando…)

Enfin, tout dépendra de la bonne santé du “Dreamliner” de Boeing que les Norvégiens ont acheté spécifiquement pour ces liaisons. Un choix que la compagnie regrette, vu les déboires récurrents de la “nouvelle perle” de Boeing. “Norwegian” a d’ailleurs tapé du poing sur la table ce mardi après de nouveaux incidents techniques sur ses “Dreamliners”. Boeing va même être convoqué cette semaine à Oslo pour fournir des “explications” sur “ le manque de fiabilité du nouvel appareil”.

Mais ces maladies de jeunesse (?) ne remettent pas en cause la philosophie des Norvégiens : il faut miser sur le neuf. “Norwegian Air Shuttle” a ainsi commandé 222 avions l’année dernière (122 Boeing et 100 Airbus). “ Quand le baril de pétrole a atteint des sommets en 2007, nous nous sommes demandés s’il y avait un futur pour une compagnie volant avec des vieux avions. La réponse était clairement non”, expliquait cet été Bjorn Kjos à nos confrères du “Times”. “ Il y a trois ans, nous avons tenté d’imaginer comment les gens voyageraient dans le futur. Notre conclusion ? Il y aura une forte croissance des vols long-courriers, spécialement de l’Asie vers l’Europe. Nous avons alors décidé d’investir massivement sur une offre à bas coût pour le long-courrier.” Les “Dreamliners” de Boeing devaient ainsi permettre à “Norwegian” d’économiser “ de 15 à 20 %” de kérosène par rapport à ses vieux modèles d’avions. A noter que la compagnie est revenue sensiblement sur son modèle “low cost” long-courrier dès les... premiers vols. Et pour cause, “Norwegian” a été vertement critiquée pour ne pas avoir offert d’eau à ses passagers à destination de New York, si ce n’est uniquement en échange d’un paiement par carte de crédit...

On y arrive : les Etats-Unis ont été lancés cet été, mais ce qui intéresse vraiment Bjorn Kjos, c’est l’Asie. Bangkok, première destination asiatique, a d’ailleurs été inauguré il y a peu. D’autres villes vont suivre. “ Quatre personnes sur cinq se rendant en Europe proviendront d’Asie dans les prochaines années”, poursuit Bjorn Kjos. D’après lui, le marché du tourisme va exploser en Europe, avec “300 à 400 millions de touristes” arrivant sur le Vieux Continent annuellement. “ T ous ces passagers vont être transportés par des compagnies (NdlR : low cost) dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler : ‘Air Asia’, Scoot (Singapour) ou encore Jetstar (Australie)”. Selon l’ancien pilote de chasse, l’attitude “ protectionniste” des autorités européennes n’y changera rien. “ Est-ce que les politiciens vont essayer de protéger leur propre compagnie au profit de quelques milliers d’employés du secteur aérien, ou vont-ils enfin ouvrir l’industrie du tourisme à des millions de jobs ?” “Norwegian” a sa stratégie et veut “révolutionner” le long-courrier. Elle a choisi son “hub” européen, ce sera l’aéroport secondaire de Gatwick à Londres, “ la ville la plus intéressante où vous puissiez aller en Europe”.

Immatriculer des avions en Irlande?

Le plan de Bjorn Kjos est simple : pour contrer ces compagnies asiatiques, il faut jouer dans leur cour, à savoir baser ses pilotes, stewards et hôtesses à Bangkok et engager du personnel local jugé “très efficace” et surtout peu coûteux. Bjorn Kos affirme ainsi proposer des prix “40 % inférieurs” à ceux des compagnies européennes traditionnelles. Mais ces pratiques ont fait bondir en Norvège, où les syndicats ont dénoncé un “dumping social”. Le gouvernement local s’en est d’ailleurs mêlé, en rappelant “Norwegian” à l’ordre.

Mais tout comme Michael O’Leary, Bjorn Kjos joue avec les ficelles de la mondialisation et d’un certain flou juridique en matière de législation du travail dans le secteur aérien. La loi norvégienne limite les possibilités d’employer des équipages asiatiques ? Qu’importe, le patron envisage d’immatriculer ses futurs appareils long-courriers en Irlande, plus flexible en matière de réglementation du travail. A terme “Norwegian” pourrait faire passer toute sa filiale long-courrier sous bannière irlandaise. De quoi se rapprocher un peu plus du patron de Ryanair.